À quoi sert l’Histoire ?

Article d’Adrien Abauzit publié sur Mecanopolis le 9 janvier 2013 :

« Quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? », il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : « A quels enfants allons-nous laisser le monde ? » »

L’abîme se repeuple, Jaime Semprun

 « A quoi devons-nous boire cette fois ? A la confusion de la Police de la Pensée ? A la mort de Big brother ? A l’humanité ? A l’avenir ?

            – Au passé, répondit Winston.

            – Le passé est plus important, consentit O’Brien gravement. »

1984, Georges Orwell

Lors de ma récente conférence (« Déracinement et surmoi, chaînes de l’esclavage contemporain »), où il était essentiellement question du déracinement, une personne me demanda comment s’y prendre pour faire sortir un individu aliéné du conditionnement du totalitarisme de marché. Je répondis que pour « greffer un cerveau » à cette personne aliénée, le meilleur moyen serait peut-être de lui faire lire de l’Histoire. A tort, je ne développai pas ce point, pourtant fondamental. Essayons alors par ce texte de combler cette lacune.

histoire

Quel intérêt y a-t-il à lire de l’Histoire ? Pourquoi s’intéresser à des évènements qui se sont déroulés il y a des siècles voire des millénaires ? Que gagne l’esprit d’un individu à s’imprégner d’Histoire ? Nous répondrons à cette question sans aborder le thème du déracinement.

État des lieux en France : qui sont les réfractaires ?

Plusieurs éléments nous laissent penser que le peuple français, globalement, tous milieux et toutes générations confondus, dispose toujours d’un solide attachement pour l’Histoire. Les succès des journées du patrimoine, de l’émission Secrets d’histoire de Stéphane Bern (!), du livre Métronome de Lorent Deutsch ou encore les récurrentes couvertures de magazines traitant directement ou indirectement du sujet, nous semblent être des facteurs significatifs.

Cependant, diverses catégories du peuple français ont de toute évidence un problème avec l’histoire. Nous avons distingués trois groupes :

La jeunesse, pour qui l’histoire est souvent synonyme d’ennui. L’histoire est pour elle un grigri poussiéreux, éloigné des (faux) plaisirs de l’entertainement et des problématiques sociales quotidiennes. N’ayant pas les apparences du plaisir immédiat et ne permettant pas d’alimenter la machine économique ou de gagner de l’argent, l’histoire passe pour une large part de la jeunesse comme quelque chose d’étranger à son monde, d’anachronique, disons le mot : d’inutile.

Les élites, pour qui l’histoire est un véritable objet de dégoût. Ainsi, pour diverses raisons, les élites françaises actuelles redoublent d’effort pour éradiquer l’histoire de France (et l’histoire tout court avec) ; d’où la restriction des heures de cours au lycée, la fin de l’enseignement chronologique, la disparition de grandes figures françaises des livres scolaires et leur remplacement par des histoires étrangères que les élèves n’intègreront pas.

Les milieux (dits) de gauche, pour qui l’histoire, le passé, est synonyme d’aliénation. Atteint par le virus des Lumières, les milieux qui se réclament de la gauche ont une haine mélangée de mépris pour le passé antérieur à la Révolution française. Tout ce qui précède cet évènement serait obscurantisme et aliénation (postulat aussi stupide qu’erroné). L’histoire serait donc le rappel, le témoignage et l’enseignement de l’obscurantisme et de l’aliénation. Il est ainsi frappant de voir à quel point, très souvent, dans les milieux de gauche, de l’ultragauche aux satellites du PS type Terra Nova, l’ignorance est reine en ce qui concerne les périodes et évènements précédant la Révolution française.

Notre texte n’a pas vocation à répondre à ces trois groupes qui ne comprennent pas, non faute de le pouvoir, mais de le vouloir, intérêts et vanité obligent. Notre texte ne cherchera à convaincre que les seuls personnes qui nous intéressent : les curieux.

La réponse Nietzschéenne

Dans les Secondes considérations inactuelles, Nietzsche se pose une question identique à la nôtre. Nietzsche cultive une certaine méfiance vis-à-vis de l’Histoire car selon lui, le pouvoir d’oublier est indispensable à l’équilibre de l’être humain. « Celui qui ne sait pas se reposer sur le seuil du moment, oubliant tout le passé, celui qui ne sait pas se dresser, comme le génie de la victoire, sans vertige et sans crainte, ne saura jamais ce que c’est que le bonheur, et, ce qui pis est, il ne fera jamais rien qui puisse rendre heureux les autres

Néanmoins, le philosophe allemand attribue quelques vertus à l’histoire et en premier lieu, celle d’être pour les grands hommes « un remède contre la résignation ». « L’histoire appartient avant tout à l’actif et au puissant, à celui qui participe à une grande lutte et, ayant besoin de maîtres, d’exemples, de consolateurs, ne saurait les trouver parmi ses compagnons et dans le présent. »

N’étant pas Alexandre le grand ou Jules César qui veut, nous nous pencherons sur une vertu de l’histoire un peu plus élémentaire.

L’Histoire, c’est la conscience ; la conscience, c’est la liberté

Contrairement aux idées reçues, la mémoire d’un poisson rouge n’est pas de trois secondes, mais de plusieurs semaines. Le principe reste cependant le même : le poisson rouge a une mémoire relativement courte. Résultat : condamné à toujours (re)découvrir la réalité, le poisson rouge n’arrive pas à prendre conscience de ce qu’il vit faute pour lui de pouvoir prendre du recul sur sa condition. Le poisson rouge n’a donc pas conscience de son aliénation. De la sorte, il ne s’insurge pas d’être dans un bocal et s’en accommode.

L’histoire est la mémoire de l’humanité. Un être dénué de culture historique est un être ayant une mémoire encore plus courte que celle d’un poisson rouge, pour ne pas dire égale à zéro. Sans histoire, sans mémoire, sans recul sur les évènements, sans éléments de comparaison et de réflexion, sans assimilation des erreurs et des hauts faits du passé, l’être est condamné à la découverte et à l’improvisation permanente. Dans cette situation, désarmé, il est contraint de suivre le sens des vents dominants, contre lesquels il n’a pas les ressources intellectuelles de s’opposer. Privé de conscience, d’autres décident alors à sa place. Sa souveraineté est inexistante, sa liberté est nulle. Il est esclave des apparences immédiates.

En revanche, l’être armé d’histoire, lui, dispose d’autres points de vue sur la vie, la société, qui lui servent, d’exemples ou de contre-exemples. Cette « verticalité » lui permet de prendre du recul, de s’interroger, de comparer, d’assimiler, d’évaluer, et, à terme, de devenir indépendant des vents dominants pour la simple et bonne raison que sa conscience aura été mise en branle.

L’histoire apporte aux individus la substance de leur conscience. Sans histoire, les individus sont condamnés au suivisme enseigné par le Système du moment. Il est inconcevable qu’un homme soit libre s’il ne dispose pas d’un bagage historique minimum. Répétons-le : l’histoire c’est le recul, le recul c’est la conscience, la conscience c’est la liberté.

A cet égard, si l’on considère qu’une société dont les membres sont dépourvus d’histoire est une société d’esclaves, alors on comprend mieux où l’Éducation nationale a voulu en venir à travers les dernières réformes Chatel.


Extraits de « The desuniting of America » de l’historien américain Arthur M. Schlesinger :

« Écrire l’histoire est une vieille et honorable profession qui a ses propres critères et buts. Quand il s’agit de reconstruire le passé, l’historien devrait, en principe, tendre vers l’exactitude, l’analyse et l’objectivité. Mais l’histoire est beaucoup plus qu’une discipline académique planant dans le ciel. Elle a aussi son rôle à jouer quand il s’agit de modeler l’avenir d’une nation ou l’image qu’on doit se faire de cette nation. Car l’histoire est pour une nation ce que la mémoire est pour l’individu. De la même manière qu’un individu privé de sa mémoire se retrouve désorienté et perdu, sans plus savoir ni d’où il vient ni où il va, une nation à qui est déniée la connaissance de son passé perd tout moyen de conduire son présent et de diriger son futur.
Avec les moyens de définir ou créer une identité nationale l’histoire a aussi celui de faire ou défaire le passé historique d’un pays. L’histoire se transforme alors d’objet de méditation en instrument de guerre. Georges Orwell pouvait dire dans 1984 : “Qui contrôle le passé contrôle le futur” et donc par conséquent : “Qui contrôle le présent contrôle le futur”. »

« Les historiens se donnent beaucoup de mal pour maintenir la crédibilité du résultat de leurs recherches. Ils aspirent à l’objectivité tout en n’ignorant pas que c’est là tâche bien difficile. Ils doivent tout à la fois répondre à des objectifs de portée immédiate et quelquefois exploiter le passé dans des buts n’ayant rien à voir avec les réalités historiques mais qui donnent des arguments au régime dans lequel ils vivent ou encore à leur propre idéologie.
Les peuples vivent dans la croyance de mythes idéalisés et leurs responsables pensent qu’un peu de broderie sur les événements passés peut être utile si ces ornements apportent des justifications ou des éléments qui fortifient la cohésion de leur peuple. Il leur semble plus important de maintenir une fiction bénéfique que de viser à l’exactitude historique parce qu’il est bien connu que, de toutes façons, l’exactitude en histoire n’existe pas. C’est peut-être ce que Platon avait en tête quand il avance dans La République l’idée du “noble mensonge”. »

« Le premier pas pour liquider un peuple est toujours d’effacer sa mémoire. Détruire ses livres, sa culture, son histoire pour réécrire de nouveaux livres, créer une autre culture, inventer une nouvelle histoire. Avant longtemps la nation aura oublié ce qui est et ce qui fut. Le combat de l’homme qui refuse d’entrer dans le moule n’est que le combat de la mémoire contre l’oubli. »


Alain de Benoist sur la différence entre l’histoire et la mémoire :

« La mémoire n’est pas l’histoire. Elle en est même parfois le contraire. L’histoire est extérieure à l’évènement. Elle n’a de chances d’atteindre à la vérité des faits qu’à la condition de s’en extraire et c’est pourquoi elle est toujours revisitée. La mémoire, elle, se situe au cœur de l’événement. Elle entretient le souvenir qui, par définition, doit toujours rester identique à lui-même. Son affaire n’est pas la vérité mais la fidélité. Or, cette fidélité au passé peut être cause d’une cécité sur le présent… Une société amnésique est mal partie, mais une société qui passe son temps à se souvenir ne vaut pas mieux. La mémoire, enfin, peut être dangereuse et destructive. Tel est le cas quand elle est utilisée à des fins immédiates, quand elle est instrumentalisée au service de l’esprit de vengeance ou des polémiques du moment présent. Elle n’est plus alors conservation du souvenir mais simple instrument au service des passions et des fins subjectives. »


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