Naissance du sous-homme au cœur des Lumières – Xavier Martin

Publié le Mis à jour le


Titre : Naissance du sous-homme au cœur des Lumières – Les races, les femmes, le peuple

Auteur : Xavier Martin

Date de sortie : 2014

Résumé / Quatrième de couverture :

Un mérite essentiel de l’esprit des Lumières ? Avoir promu et fortifié la haute idée d’une unité du genre humain. Tous les traités, tous les manuels, tous ceux qui forgent l’opinion en réitèrent l’affirmation avec un tel ensemble et un tel enthousiasme, qu’il est probable qu’ils y croient.

Étrange phénomène : la réalité est très différente. L’esprit de libre examen, dont également sont crédités avec ferveur les « philosophes » ceux-ci l’ont appliqué, parmi d’autres objets de quelque conséquence, à la notion même de l’humanité, qu’ils en sont venus à nier comme essence au nom du progrès. Il en résulte, sous leur plume, au moins à titre de tendance très appuyée, une dilution du genre humain dans l’animalité, dilution d’autant plus séduisante à leurs yeux qu’elle bat en brèche, comme dépassée scientifiquement, la conception biblique de l’homme.

Les retombées n’en sont pas minces. L’humanité, dans le propos des « philosophes » devient friable. Lorsque ceux-ci vont jusqu’au bout des conséquences de leurs principes, des éboulements s’en suivent, qui sont spectaculaires : ce sont des pans entiers de la famille humaine qui se trouvent dissociés de l’humanité pleine, qui sont « bestialisés » ou sous-humanisés, ou exposés à l’être. Pierre-André Taguieff avait pu l’écrire : le siècle des Lumières est bien celui, effectivement, « de la construction intellectuelle du « sous-homme » « . Vont en faire les frais des minorités. très majoritaires : les ethnies exotiques, le sexe féminin, le peuple en général.

Cet effondrement de l’image de l’homme appellera des suites. Il pèsera sur toute l’anthropologie du XIXè siècle. Au bout du compte, en procéderont un peu plus tard des hécatombes qu’il est curieux, voire incongru, de n’imputer tout au contraire qu’à la noirceur de prétendues et improbables « anti-Lumières ».
Selon une méthode qui a fait ses preuves, l’auteur cite massivement les documents d’époque, pèse prudemment ses analyses, et ne s’autorise aucun schématisme interprétatif.

Xavier Martin, historien des idées politiques et du droit, est professeur émérite des Universités. Ses travaux sur l’anthropologie révolutionnaire remettent parfois en cause de façon très inattendue la saisie historique de la vision de l’homme au siècle des Lumières.

Pourquoi lire ce livre ? / Commentaires :

A partir de documents qu’il cite très largement, Xavier Martin démontre que les philosophes des Lumières ont une idée très originale et désastreuse de l’humanité. Les races, les femmes et le peuple sont bien maltraités par ceux que l’on voudrait nous faire passer pour de grands défenseurs du genre humain !

« Les hommes de Voltaire, Diderot, Rousseau, d’Holbach, Helvétius sont nés, et leur postérité est aussi prolifique que tragiquement nuisible. Le dernier ouvrage de Xavier Martin nous propose une magistrale et passionnante démonstration : non seulement les hommes des Lumières n’étaient pas les bienveillants humanistes célébrés par des générations d’intellectuels de tous bords, mais, par l’influence de leurs écrits, ils ont préparé les tueries de la Révolution et de l’Empire ; plus encore, leur pensée est la matrice des théories les plus violentes du XIXe siècle, qui firent le lit des carnages du XXe siècle. Les races, les femmes, le peuple, tels sont les principaux sujets abordés : c’est ainsi qu’il apparaît que ces privilégiés hiérarchisent les races, accablent de leur mépris le peuple, les femmes, voire eux-mêmes (évident chez Voltaire), et nient toute différence substantielle entre l’humain et l’animal. Ces partis-pris, plus idéologiques que philosophiques, développés dans un esprit profondément antireligieux avec le talent qu’on leur connaît, sont ainsi montrés dans toute leur malfaisance. Lisez le livre de Xavier Martin : cet historien des idées politiques et du droit, professeur émérite des Universités, extrait des pépites de vérité de la gangue des habitudes et du mensonge ; de là son grand mérite et notre reconnaissance. » (Claude Wallaert)

Fiche de lecture dans Présent n° 8134 :

A l’école de la République, les écoliers apprennent que l’humanisme des Lumières est un progrès, qu’il représente le franchissement décisif d’une marche, qu’il est la conception la plus haute qu’on puisse avoir de l’Homme. En une dizaine d’ouvrages, le Pr Xavier Martin a montré qu’abondent les textes du XVIIIe siècle qui disent autre chose, voire le contraire. Des textes signés des auteurs prestigieux, Voltaire. Rousseau, Diderot, ou des multiples auteurs secondaires en qui s’exprime l’esprit du temps. Ils invitent à réexaminer en profondeur la nature et la réalité de cet « humanisme » éclairé. L’homme des droits de l’homme et sa compagne (2001), Nature humaine et Révolution française (2002), Voltaire méconnu (2007)… ont dévoilé des « aspects cachés de l’humanisme des Lumières » qu’on peut résumer en un réductionnisme radical. Il baigne le XVIIIe siècle, passe par la Révolution et atteint le XIXe siècle (S’approprier l’homme, un thème obsessionnel de la Révolution, 2013 ; Mythologie du Code Napoléon, 2003). Xavier Martin a relevé une tournure omniprésente chez les philosophes : le « ne… que… », expression syntaxique de ce réductionnisme.

Une pensée nominaliste

Il est une autre tournure que le nouvel ouvrage du Pr Martin met en évidence dans les écrits philosophiques : l’incise « qu’on appelle… ». « L’animal appelé homme », écrit Voltaire. L’homme est une convention. Nous sommes là au coeur des Lumières, à l’articulation idéologique où naît le sous-homme et cette articulation est nominaliste. « Ce type de pensée réduit à néant la notion de genre, la notion d’espèces, commodités d’ordre mental et rien de plus. » Dès lors que l’homme n’est pas clairement reconnu comme espèce, qu’est-il ? La notion est mouvante. La frontière avec l’animal n’existe plus. L’homme et l’animal se distinguent par un plus ou moins, plus ou moins de sensibilité, plus ou moins d’intelligence. Sont appelés hommes, c’est-à-dire appartiennent à l’humanité, ceux que les philosophes estiment répondre aux critères qu’ils ont eux-mêmes fixés. La nature humaine étant ainsi faite, ils se prennent comme critères : une élite masculine, européenne et pensante. Conséquence, un mépris – une haine – pour les ethnies exotiques, les femmes et le peuple. Les citations pleuvent, se recoupent et forment un constat accablant. Les peuples lointains, soit les Africains et les Lapons, sont assimilés à des bêtes, au mieux des animaux nobles, souvent des animaux très inférieurs. L’animal auquel on compare volontiers l’Africain est l’orang-outan. La conviction que l’homme noir « est tout autant ou davantage parent du singe que de l’homme blanc », écrit Xavier Martin, cette conviction « plus ou moins sourde ou explicite, conceptuellement assez confuse et tâtonnante, mais accueillie diffusément comme scientifique, est dominante dans l’opinion dite éclairée. » Pour Voltaire, le physique nègre est l’occasion de rire de la Genèse, son obsession : « une plaisante image de l’Etre éternel qu’un nez noir épaté avec peu ou point d’intelligence ! ».

La femelle

Dans l’ontologie plutôt imprécise que dessine la nouvelle philosophie, les femmes sont radicalement séparées des hommes et inférieures. Les philosophes les pensent constitutivement mal organisées pour penser. Si une femme fait profession de penser, les philosophes la tolèrent en regrettant qu’elle ne soit pas un homme. Ils le lui disent et elle est supposée en être flattée. Fleurit l’épithète « femelle ». Espèce femelle, auteur femelle, moine femelle, le qualificatif méprisant aura largement cours également sous la Révolution. Ce mépris s’accompagne d’une réification : la femme est un objet de consommation. Dans cette perspective, le viol devient un acte bénin. Il est même envisagé par les philosophes que l’homme soit la vraie victime du viol qu’il commet, victime qu’il est de la ruse féminine qui feint de résister… Voltaire, Diderot tiennent à l’affirmer, à le démontrer, et surtout Rousseau, « indéniable virtuose de la pensée retorse » qui « donne ici largement sa mesure », Benjamin Constant parlera, lui, de « galanteries trop vives ». Le mode de défense choisi par les amis de OSK lors de l’affaire Nafissatou Diallo aurait paru naturel, voire scientifiquement étayé, aux philosophes. D’autant qu’il s’agissait d’une femme noire, cumul de deux « infériorités ». Auxquelles s’y ajoute une troisième : l’origine plébéienne. « Vous savez qui je suis ? » Voltaire situe le peuple quelque part « entre l’homme et la bête ». Rousseau parle de « populace abrutie et stupide », D’Holbach d’une « populace imbécile ». Pour d’Alembert le peuple est un « animal imbécile » et il s’agit de haïr « le gros du genre humain comme il le mérite ». Cela jure avec la réputation de ces auteurs ? C’est un très mince échantillon d’une considérable production « démophobe » qui nous ramène, sans surprise, à l’animalisation : « C’est une très grande question de savoir jusqu’à quel degré le peuple, c’est-à- dire neuf parts du genre humain sur dix, doit être traité comme des singes », écrit Voltaire. Ce mépris global se détaille suivant les métiers. Le manouvrier, l’artisan, l’agriculteur sont gens peu estimables, mais je les surestime : choses et bêtes peu estimables. Par ce biais, Voltaire trouve une fois de plus moyen d’attaquer le catholicisme. Jésus n’est pas seulement né « dans un village de juif, d’une race de voleurs et de prostituées » – antisémitisme ordinaire chez les philosophes – il est fils de charpentier, comble de l’infamie !

La voie souterraine des idées

Tout cela mène Xavier Martin à exprimer des « perplexités » dans le dernier chapitre. Comment les publications universitaires, spécialisées, peuvent-elles affirmer l’humanisme des Lumières, sinon au prix de mensonges par omission ou d’atténuations péniblement menées, de caviardage des textes ? Comment les spécialistes peuvent-ils utiliser le concept d' »anti-Lumières » pour désigner des auteurs dont la pensée serait à l’opposé des Lumières (en gros : une pensée raciste et sous-humanisante, qui nie l’unité fondamentale du genre humain), alors que manifestement ces auteurs (Jules Soury, Georges Vacher de Lapouge…) se rattachent aux philosophes du XVIIIe par un cordon ombilical ? Sans cacher que l’analyse d’un tel dossier est délicate et que le risque de l’anachronisme existe, l’auteur observe les tenants et les aboutissants de la philosophie des Lumières, son cheminement à travers les théories racialistes du XIXe siècle jusqu’aux idées nazies. Toutes ont comme autre point commun, et cela ne surprend pas, une haine viscérale du christianisme. « L’image de l’homme comme transcendé religieusement s’est dissipée, effectivement, lors de son immersion dans l’animalité, conçue comme un progrès par les innovateurs affranchis des essences donc du donné humain, au siècle des Lumières. Et l’humanité en est devenue friable et soluble ; on a pu la nier chez certains humains. » Des Lumières aux camps de concentration ? L’itinéraire est de plus en plus précisément balisé, n’en déplaise à l’histoire officielle.

Samuel Martin

Fiche de lecture dans Fideliter n° 224 :

Depuis des années, Xavier Martin décortique avec perspicacité les oeuvres des hommes des Lumières, extrayant de leurs correspondances ou des ouvrages qu’ils ont publiés la quintessence de leurs obsessions, de leur conception matérialiste de la vie humaine et de ce qu’ils daignent lui apparenter. Son dernier ouvrage, Naissance du sous-homme au coeur des Lumières, met l’accent sur cette fâcheuse tendance, repérable chez eux, à se croire les seuls représentants de l’espèce humaine digne de ce nom, avilissant par contrecoup tous ceux qui n’ont pas la chance de leur ressembler.

Niant les essences et, en conséquence, l’unicité de la nature humaine, nominaliste par indigence métaphysique, ils feront volontiers de certains de leurs congénères des êtres plus proches des animaux ou des plantes que de l’homme. Les évolutionnistes du XIXè siècle et les dictateurs du XXè siècle sauront leur emprunter bien des idées. Ces experts en humanité prêteraient à sourire, s’ils ne s’agissait que de fabulistes ou de littérateurs, mais les Voltaire, Rousseau, Diderot, d’Holbach et consorts se montrent particulièrement abjects lorsque l’on découvre qu’il s’agit pour ces Lumières, toujours idôlatrées de nos jours, de convictions qui ne respirent que mépris et dégoût pour toutes sortes de catégories d’hommes et de femmes : les Africains, les Lapons, les Juifs, les femmes en général, les gens du peuple font ainsi l’objet de leur animalisation verbale et l’on comprend, au vu de telles considérations, qu’un Voltaire ait placé son argent dans la Compagnie des Indes qui assurait notamment la traite des Noirs, qu’un Napoléon ait incité les femmes du peuple à procréer pour fournir à ses armées de la « chair à canon ». Niant le monogénisme qu’enseigne la Bible, ces anticatholiques viscéraux en tirent toutes les conséquences : les esclaves, les gens du peuple, les Vendéens, sont au mieux une matière première ou des instruments utiles, au pire des monstres qu’il faut exterminer comme des animaux nuisibles. Les principes des totalitarismes du XXè siècle trouveront leur fondement chez ces auteurs.

Fort de nombreuses citations, tempérées par un humour pince-sans-rire qui allège la gravité du sujet traité, Xavier Martin amène avec rigueur dans un dernier chapitre passionnant, les conclusions légitimes auxquelles un amas de preuves ne peut qu’aboutir : lorsque l’on évoque le concept d’anti-Lumières et que l’on désigne par là les ennemis de la raison et du genre humain, ou ceux qui ont fait de leur racisme une profession de foi, un fondement politique, on ne peut qu’être frappé de la similitude de leurs théories, de leur registre de langue, de leurs propos outranciers avec les pages innombrables des hommes des Lumières.

Notre époque entretient toujours avec ferveur la légende de ces « grands hommes » et leur supposé esprit de tolérance. Leur remise en cause publique supposerait un minimum d’honnêteté intellectuelle, à défaut de culture ou de rigueur historique. C’est beaucoup demander à des idéologues enracinés dan la haine de l’Eglise et de la Révélation. Le dernier ouvrage de Xavier Martin, comme les précédents, contribuera efficacement du moins à dessiller les yeux de ceux qui croient encore au mythe de l’humanisme des Lumières.

Abbé Philippe Bourrat

Fiche de lecture de Jean Sévillia :

Le nouveau livre de Xavier Martin souligne avec force une réalité méconnue : la noirceur de la vision de l’homme développée par les philosophes des Lumières.

Sous-homme ? Le mot évoque des souvenirs sinistres, spécifiquement le racisme des nazis qui classaient l’humanité en deux catégories, celle des Germains, considérés comme des surhommes, concept abusivement emprunté à Nietzsche qui ne donnait pas de connotation nationale ou génétique à son image de l’Übermensch, et celle des sous-hommes (Untermenschen), catégorie dans laquelle les hitlériens classaient les peuples jugés intrinsèquement inférieurs, ainsi que les infirmes et les handicapés. Dans son livre Les fins de l’antiracisme (1995), le sociologue Pierre-André Taguieff rappelle toutefois que « l’envers du siècle des Lumières, c’est qu’il est aussi le siècle de la construction intellectuelle du “ sous-homme ”, de l’Untermensch ». L’histoire des idées permettrait-elle d’établir un lien entre la face barbare du XXe siècle et ce XVIIIe siècle que la culture contemporaine magnifie comme la naissance de la modernité ? L’hypothèse, assurément, est dérangeante pour un certain confort intellectuel.

Ce confort, Xavier Martin ne craint pas de le bousculer, une fois de plus, dans son dernier ouvrage, Naissance du sous-homme au cœur des Lumières. L’auteur y réfute l’idée communément admise selon laquelle l’esprit des Lumières, préparant l’affirmation du principe égalitaire de 1789, a professé l’unité du genre humain. Citations à l’appui, Xavier Martin montre qu’au nom du progrès, les philosophes, qui se rangeaient dans la catégorie de l’élite éclairée, sont allés jusqu’à nier l’essence de la notion d’humanité. A Mme du Deffand, Voltaire recommande ainsi « le plaisir noble de se sentir d’une autre nature que les sots ». Diderot, quant à lui, lance cet avertissement : « Malheur à celui qui oublie que tout ce qui ressemble à un être humain n’est pas obligatoirement un être humain ». Sont dès lors « sous-humanisés » ou « bestialisés », explique Xavier Martin, les ethnies exotiques, le sexe féminin ou le peuple en général : « Le peuple est entre l’homme et la bête », assure Voltaire.

Aujourd’hui professeur émérite à l’Université d’Angers, Xavier Martin a enseigné l’histoire du droit, l’histoire de la pensée politique et la philosophie du droit. Après avoir longtemps travaillé sur les lois et les institutions d’Ancien Régime en Anjou et dans le Maine, il a été amené à s’intéresser aux travaux préparatoires du Code Napoléon. Promulgué en 1804, ce code que nous nommons le Code civil a été élaboré, à partir de 1800, par une commission de juristes chargés d’élaborer un code général du droit français et qui, pour ce faire, ont amalgamé le droit romain, le droit coutumier d’Ancien Régime, la philosophie des Lumières, les principes de 1789, les exigences de la bourgeoisie libérale et la conception de l’Etat autoritaire et centralisé de Bonaparte. Or ces juristes qui étaient au service de l’Etat sous le Consulat avaient commencé leur carrière sous l’Ancien Régime et traversé la Révolution. Les idées directrices qui les guidaient en rédigeant le Code Napoléon trahissaient donc les principes en vogue dans leurs années de formation. C’est en se plongeant dans leurs travaux que Xavier Martin a entamé une exploration des Lumières qui l’a conduit à réviser maints présupposés sur cette période.

Dans un petit livre où il a raconté sa « randonnée intellectuelle » (Trente années d’étonnement, éditions Dominique Martin Morin, 2010), l’historien du droit a exposé les étapes de sa propre prise de conscience. Il a d’abord découvert que, pour les concepteurs du Code civil, dont le plus célèbre d’entre eux, Portalis, le droit privé possédait une dimension politique déterminante. Puis que de leur rhétorique se dégageait une vision pessimiste de la nature humaine, considérant l’homme comme incapable d’altruisme. L’homme, un loup pour l’homme ? Xavier Martin repère ici l’influence des théories de Hobbes sur les juristes du Consulat. « L’absolue souveraineté des égoïsmes, observe-t-il, donc l’impossibilité d’une gratuité proprement dite dans les comportements humains, sont postulés expressément, impérieusement, par l’anthropologie des Lumières, par le jansénisme et les philosophes, par l’idéologie révolutionnaire, et par tous ceux qui, vers 1804, consacrent du temps à théoriser la nature humaine. »

D’autres influences joueront sur le parcours de l’iconoclaste. En lisant Léon Poliakov, Xavier Martin découvre que le racisme est « un fils naturel non reconnu de la science des Lumières ».

De découverte en découverte, ayant relu les penseurs contemporains de l’élaboration du Code civil, Cabanis, Mme de Staël ou Sieyès, qui sont aussi des continuateurs des philosophes, Xavier Martin parvient à la conclusion que les théoriciens des Lumières, les acteurs de la Révolution et les rédacteurs du Code civil ont en commun une anthropologie implicite. Cette vision de l’homme est non seulement pessimiste (l’homme étant incapable de désintéressement), mais encore réductrice (l’homme étant un animal), matérialiste (le visible étant le seul domaine scientifiquement recevable), utilitariste (la gratuité étant exclue) et sensationniste (l’homme obéissant à des instincts).

Au fur et à mesure de sa quête, quête sans cesse enrichie par des lectures nouvelles dans les sources de l’époque, l’historien du droit a livré le fruit de ses recherches dans des livres tous parus chez le même éditeur (Dominique Martin Morin) et publiés sous le titre générique de L’homme des droits de l’homme, série dont Naissance du sous-homme au cœur des Lumières est le huitième volume.

Dans L’homme des droits de l’homme et sa compagne (2001), Xavier Martin a analysé le Bon sauvage à la Rousseau, qui est un être au quotient intellectuel et affectif limité, dont la seule aspiration est la jouissance et le plaisir. Dans Nature humaine et Révolution française (2002), il s’est attaché à montrer que, selon Diderot, « l’homme et l’animal ne sont que des machines de chair ou sensibles », assujettis à un jeu mécanique des sensations et impressions qui abolit la frontière entre l’animal et l’homme, et ôte à ce dernier la capacité d’user librement de sa volonté. Dans Mythologie du Code Napoléon (2003), l’auteur a décomposé les tendances mécanistes et matérialistes héritées des Lumières qui sont présentes dans le Code civil. Les règles organisant la dévolution successorale, le pouvoir du père sur ses enfants et son épouse, la nature de la propriété et ses modalités ou encore le contrat, par exemple, sont marqués par ces principes qui aboutissent à entraver la liberté humaine.

Dans Voltaire méconnu (2006), Xavier Martin s’est ensuite étendu sur le visage de Voltaire qu’on cache d’habitude : celui d’un grand bourgeois s’exprimant sur le mode du mépris ou de la haine à l’égard du genre humain en général et des gens modestes en particulier, comme à l’égard des femmes, des prêtres ou de ses rivaux. Dans Régénérer l’espèce humaine (2008), il a souligné la place du « médecin philosophe » dans l’imaginaire des Lumières, symbole qui a prédisposé les révolutionnaires à interpréter la politique comme une sorte de chirurgie destinée à réparer les erreurs de la nature humaine. Dans S’approprier l’homme (2013), l’auteur a souligné l’utilitarisme d’une époque qui a fait de l’appropriation de l’homme, notamment à travers l’argent, un souci dominant.

L’œuvre de Xavier Martin a ses détracteurs. Ceux-ci se recrutent d’abord chez les inconditionnels des Lumières, qui ne supportent pas qu’on éclaire la face sombre des philosophes du XVIIIe siècle. Certains chercheurs, de plus, reprochent à l’historien du droit de ne prendre que des citations allant dans son sens, quitte à les sortir de leur contexte. Xavier Martin réplique en montrant que la récurrence de certaines idées, de Voltaire à Condillac et de d’Holbach à Diderot, n’est pas due au hasard : elle révèle un système de pensée bien installé dans son temps.

Il est vrai que l’histoire du droit et l’histoire des idées, si capitales soient-elles, ne forment qu’un aspect de l’histoire. Sans doute les idées mènent-elles le monde, mais le jeu des institutions, le poids du contexte politique, économique et social comme le hasard des circonstances déterminent également la marche du monde. Sans compter le caractère des hommes et les trois moteurs intimes auxquels n’échappent que les héros et les saints : le goût du pouvoir, la passion amoureuse et la tentation de l’argent. Les motivations idéologiques dévoilées par Xavier Martin ont eu leur part dans la genèse des Lumières. Elles méritent donc d’être connues et reconnues. Elles ne suffisent cependant pas à expliquer toute l’histoire des Lumières.

Jean Sévillia

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