S’approprier l’homme – Xavier Martin

Publié le


Titre : S’approprier l’homme – Un thème obsessionnel de la Révolution (1760-1800)

Auteur : Xavier Martin

Date de sortie : 2013

Résumé / Quatrième de couverture :

Fin 1789, un « étonnant vieillard » chargé de cent vingt ans vient faire sensation à la Constituante. L’émoi qu’il y cause arbore les traits préromantiques, non dénués d’équivoque, de la sensiblerie d’alors. Un théoricien de la pédagogie prétend aussitôt, pour ses leçons de choses, « s’emparer de l’auguste vieillard », qu’en réalité ses proches manipulent pour en faire argent. Au-delà de l’anecdote, l’affaire – à maints égards tragicomique – met en jeu les ressorts, visibles ou cachés, d’une autre facette de l’esprit du temps : l’utilitarisme. De fil en aiguille, ce qu’évoquent ces pages, c’est, avec ses saveurs inégalement douces, tout l’univers mental de la Révolution, au centre duquel un souci majeur et déterminant : s’approprier l’homme.
A la lecture de cette étude historique, le lecteur s’apercevra combien cette obsession est encore présente et inspire le législateur d’aujourd’hui dans sa volonté de s’approprier l’homme et d’en façonner sa mentalité.

L’auteur : historien des idées politiques, est professeur émérite des Universités. Ses travaux sur l’anthropologie révolutionnaire ont réputation d’avoir modifié l’approche historique de la vision de l’homme au siècle des Lumières.
Bien que peu soucieux des modes, cet historien est désormais un auteur reconnu. Ses « angles d’attaque » sont inattendus, sa manière résolument pluridisciplinaire (droit, politique, littérature, histoire des sciences, de la médecine, philosophie.).
De cette recherche ont procédé huit livres, et de nombreux articles (revues scientifiques, Actes de colloques), dont certains ont été traduits en italien, en anglais, en japonais, en russe, en espagnol. Xavier Martin a donné aussi de nombreuses conférences, jusqu’au Japon et en Argentine. Il a pris part à une trentaine d’émissions de radio (Radio-Courtoisie, Radio Notre-Dame, France-Culture)
.

Pourquoi lire ce livre ? / Commentaires :

S’approprier l’homme, c’est le souci majeur de la Révolution. Cette étude historique permet de mettre en évidence ce que l’historien appelle l’obsession révolutionnaire de s’approprier l’homme et d’en façonner la mentalité contre l’ordre naturel des choses.

Fiche de lecture dans Rivarol n° 3098 :

« Un thème obsessionnel de la Révolution » sous-titre cette étude apportant la preuve que le conditionnement des esprits, de nos jours à son paroxysme avec l’idéologie du « genre » véhiculée par les manuels scolaires qui, niant les données biologiques de la procréation, inventent le concept d’une nature humaine asexuée, était déjà à I’oeuvre chez les encyclopédistes, largement influencés par le dualisme cartésien.

La démonstration en forme de pamphlet s’ouvre sur la présentation à l’Assemblée constituante, en 1789, d’un « auguste vieillard » de 120 ans, ancien ouvrier agricole illettré amené du Mont-Jura par sa fille Pierrette et quelques comparses afin de « rentabiliser » son exceptionnelle longévité. Cet archétype du grand âge servira la « pédagomanie » d’un « prédateur en embuscade », Léonard Bourdon (abusivement « de la Crosnière »), conventionnel député du Loiret, auteur d’un plan d’éducation nationale visant à rendre les enfants « orphelins » en les enlevant du milieu familial dès le berceau; ledit Bourdon signera « le manifeste des enragés » et votera la mort du roi. Il s’agit de « sortir la France de dix-huit cents années de servitude » et d’obliger l’individu « régénéré » à être heureux. Réduit à la matière, l’homme « n’est qu’une masse de cire dont on fait ce qu’on veut » selon d’Holbach, Sade laissant entendre que le « bonheur » des Lumières se traduit par « la simple jouissance organique. »

Xavier Martin recense, avec une jubilation féroce et des commentaires humoristiques à l’avenant, un florilège de discours, projets et rapports préconisant la nécessité de « tenir à distance l’engeance parentale » ; l’exemple « citoyen » de l’édifiant Jean-Jacques « confiant » ses enfants à l’Assistance publique concrétise ainsi les principes énoncés dans L’Emile. « S’emparer, captiver, subjuguer » reviennent sans cesse sous la plume des écrivains du XVIIIe siècle, et ce dans un but parfaitement utilitaire « d’appropriation des intériorités », de manipulation des âmes et des coeurs aux fins de remodeler la pâte humaine.

Déjà Montesquieu, puis Voltaire (« enchaîner à l’Etat tous les sujets de l’Etat [… ], emmuseler comme des ours les gens de la populace ») et Diderot usent et abusent de ces verbes prégnants qui feront florès dans les grotesques et monstrueuses diatribes révolutionnaires. Notre pamphlétaire s’en donne à coeur joie dans le chapitre qu’il consacre à Mirabeau-Tonneau, frère cadet de l’autre, Honoré Gabriel, tous deux fils de l’autoproclamé « Ami des Hommes », Ivrogne notoire « robustement anticlérical », auteur d’une Morale des sens d’une irréligion forcenée, cet « orchestrateur de tohu-bohu » à la Constituante ne manque pas d’un certain panache ; après le 4 août, il manifeste résolument « sa répulsion quant à l’esprit de table rase et son allergie à la métaphysique des droits de l’homme. » Abondamment. documenté, ce petit ouvrage, qui se lit d’une seule traite, illustre avec éloquence le propos de l’auteur résumé dans son titre.

Marie-Gabrielle Decossas

Fiche de lecture de Philippe Pichot-Bravard :

Depuis plus de vingt ans maintenant, le Professeur Xavier Martin décortique soigneusement les écrits des philosophes des Lumières. Ce travail de bénédictin a donné naissance à plusieurs ouvrages du plus haut intérêt qui ont bouleversé la connaissance que le grand public nourrit du XVIIIème siècle : Nature humaine et Révolution française (1994, traduit en anglais en 2001), Sur les droits de l’homme et la Vendée (1995), L’Homme des droits de l’homme et sa compagne (2001), Mythologie du Code Napoléon (2004), Voltaire méconnu (2006), Régénérer l’espèce humaine (2008), La France abîmée (2010) et Retour sur un itinéraire (2011), livres qui lui valent, en France et à l’étranger, la réputation méritée d’être le meilleur connaisseur de la pensée des Lumières. En 2011, il avait été récompensé du Prix Renaissance des Lettres pour son livre La France abîmée. Au début du mois de mai, il a offert à ses nombreux lecteurs un nouveau cadeau, intitulé S’approprier l’homme ; un thème obsessionnel de la Révolution (1760-1800).

Ce petit livre de cent dix pages est en réalité le long commentaire, à la fois profond et savoureux, d’un épisode méconnu mais néanmoins caractéristique des années révolutionnaires : la réception par l’Assemblée constituante, le23 octobre 1789, d’un grand vieillard âgé de cent vingt ans, centenaire dûment certifié, qui n’a tant vécu que pour « voir l’assemblée qui a dégagé sa patrie des liens de la servitude ». Immédiatement, un pédagogue de profession, Léonard Bourdon de La Cosnière, le futur conventionnel Bourdon « du Loiret », propose de s’emparer de « d’auguste vieillard » afin qu’il soit servi par les enfants de l’école patriotique qu’il dirige. In extremis, « l’auguste vieillard » est sauvé de cet asservissement éducatif par l’intervention du vicomte de Mirabeau, dit « Mirabeau-Tonneau », personnage haut en couleurs, rabelaisien, devenu contre-révolutionnaire par anticonformisme : « Faites pour ce vieillard ce que vous voudrez mais laissez-le libre ».

De là une longue réflexion, référence à l’appui, sur ce dessein obsessionnel, de « s’approprier l’homme », de s’emparer de l’homme, et de tous les aspects de son existence, dès sa naissance, pour le transformer, et faire naître ainsi un homme nouveau compatible avec le monde nouveau que les législateurs révolutionnaires s’emploient à créer. Dans cette entreprise, l’éducation occupe une place de choix, aux côtés des fêtes révolutionnaires, de la religion civile, du calendrier républicain, de la musique et du théâtre. Il s’agit, dans une logique matérialisante, de manipuler les sensations perçues par l’homme pour modifier sa manière de penser et d’agir. Les projets éducatifs révolutionnaires sont profondément nourris de l’Emile qui invitait le maître à diriger son élève à son insu, à le manipuler pour mieux façonner sa personnalité : « Prenez une route opposée avec votre élève ; qu’il croie toujours être le maître, et que ce soit toujours vous qui le soyez. Il n’y a point d’assujettissement si parfait que celui qui garde l’apparence de la liberté ; on captive ainsi la volonté même (…) Sans doute il ne doit faire que ce qu’il veut ; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu’il fasse ; il ne doit pas faire un pas que vous ne l’ayez prévu ; il ne doit pas ouvrir la bouche que vous ne sachiez ce qu’il va dire ».

Obsessionnel sous la Révolution, ce thème l’est encore pour certains, qui sont aujourd’hui aux affaires, comme l’illustrent ces quelques lignes écrites par Vincent Peillon en 2008 dans son livre « La Révolution française n’est pas terminée » : « La Révolution française est l’irruption dans le temps de quelque chose qui n’appartient pas au temps, c’est un commencement absolu, c’est la présence et l’incarnation d’un sens, d’une régénération et d’une expiation du peuple français. 1789, l’année sans pareille, est celle de l’engendrement par un brusque saut de l’histoire d’un homme nouveau. La révolution est un événement métahistorique, c’est-à-dire un événement religieux. La révolution implique l’oubli total de ce qui précède la révolution. Et donc l’école a un rôle fondamental, puisque l’école doit dépouiller l’enfant de toutes ses attaches pré-républicaines pour l’élever jusqu’à devenir citoyen. Et c’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qu’opère dans l’école et par l’école cette nouvelle église, avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses tables de la loi ».

A l’heure où la préservation de la liberté éducative des parents est l’un des enjeux majeurs d’une époque marquée par la mise en place de ce « despotisme démocratique » décrit par Alexis de Tocqueville à la fin du tome II de La Démocratie en Amérique, le livre de Xavier Martin, tout en décrivant un événement vieux de deux cent vingt ans, apparaît d’une brûlante actualité.

Renaissance des Hommes et des Idées n° 278

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