Les responsabilités des dynasties bourgeoises, tome 2 – Emmanuel Beau de Loménie

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Les responsabilités des dynasties bourgeoises, tome 2 - Emmanuel Beau de Loménie

Titre : Les responsabilités des dynasties bourgeoises, tome 2 : De Mac-Mahon à Poincaré

Auteur : Emmanuel Beau de Loménie

Date de sortie : 1947 (1ère édition)

Résumé / Quatrième de couverture :

« Le monde d’à présent est tout aux dynasties bourgeoises.
Clemenceau Les Plus Forts, 1898
Quand j’ai publié le premier volume du présent ouvrage j’ignorais cette phrase tirée d’un roman, aujourd’hui très oublié, où Clemenceau, dans les toutes dernières années du XIXe siècle, s’était proposé de décrire les mœurs et la société politique du moment.
Beaucoup de ceux qui vont me lire connaissent déjà les grandes lignes de ma thèse.
An lendemain de nos désastres de 1940, réfléchissant aux causes lointaines de nos malheurs j’ai été frappé de constater qu’au travers des crises répétées, des révolutions, des instabilités constantes de régime qui, depuis plus de cent cinquante ans, ont secoué et déprimé notre pays, il faut faire une place dominante au jeu démoralisant du groupement de hautes familles qui, nées pour la plupart à la vie publique dans les remous de la Révolution de 1789, ont, par la suite, pour consolider leurs positions, créé et renversé une série de gouvernements en jouant alternativement des principes de liberté et des formules d’ordre.
Ils avaient été responsables du développement de l’esprit petit rentier et petit fonctionnaire.
Nos grands conservateurs avaient empêché l’établissement d’une vie parlementaire normale; ils avaient été aussi les principaux responsables du repliement économique du pays.
 »

Pourquoi lire ce livre ? / Commentaires :

Cette série de 5 volumes publiés sur 30 années, de 1943 à 1973, constitue la plus formidable et la plus passionnante critique de l’Histoire contemporaine de la France. Événement exceptionnel : Le Monde avait consacré une article de première page lors de la réédition en 1978 de ce livre non-conformiste. Mine inépuisable pour le chercheur, plus souvent pillée que citée, elle est d’abord l’œuvre d’un grand intellectuel et d’un patriote lucide qui cherche à démêler les causes de l’effondrement de son pays en 1940. Loin d’incriminer les nuisances bien connues et les conspirations fantasmagoriques, il souligne la place constante de ceux qu’il appelle « les grands habiles », politiciens de centre gauche, constamment au service du Gros Argent monopoliste. Car la source illégitime et immorale de la fortune des dynasties bourgeoises ne réside pas dans l’entreprise : elle remonte aux accaparements opérés, à l’époque de la révolution française, par les acquéreurs de biens nationaux.

Tome II : De Mac-Mahon à Poincaré (1873-1913). La naissance et les 40 première années de la IIIe république sont ici revisitées.
La duplicité des grands habiles est constante au travers des graves crises en trompe-l’oeil qui traversent la société française et passionnent l’opinion : conquête républicaine, montée des radicaux, Panama, l’Affaire Dreyfus, l’anticléricalisme. La France et l’armée vont subir le choc de 1914 au lendemain d’une grave période de persécution.

Extraits :

« Ce sont les égoïstes collusions affairistes des grands dynastes du Centre Droit et du Centre Gauche qui allaient lentement scléroser la vitalité de la nation ».


« N’oublions pas que le Second Empire avait vu naître, à côté des banques privées, les grandes sociétés de crédit mi-privées, mi-publiques, soutenues et protégées par l’Etat qui se réservait de nommer leur personnel dirigeant. »


« Chez nous au contraire, les dirigeants de notre nouvelle féodalité bourgeoise d’industrie et de finance obéissaient à un réflexe inverse. Depuis leurs débuts, nous l’avions vu, une des principales préoccupations de nos industriels avait été de protéger par des tarifs douaniers leurs bénéfices contre les rivalités étrangères, quitte à provoquer en représailles des restrictions à nos propres exportations et à entraîner à l’intérieur pour la masse des consommateurs une hausse du coût de la vie.

[…]

Quoiqu’il en soit, nos financiers, eux, par leur soucis de profils personnels sans risques, allaient, sans plans préconçus peut-être, mais de façon continue, contribuer à scléroser l’activité française en livrant à l’étranger les épargnes qui auraient pu s’employer chez nous à soutenir de nouveaux efforts, et étendre notre rayonnement national. »


« Enfin, ajoutait-on, quelques que soient les mérites ou les défauts de la grande propriété capitaliste existante, du propre aveu des collectivistes elle est la conséquence naturelle et fatale du progrès économique. Ceux qui en sont les bénéficiaires ont été en même temps les agents du progrès, et le tout grâce à leur travail, à leurs talents et aux risques qu’ils ont courus. Si la société veut un jour les exproprier, son devoir sera de les indemniser sans quoi cette expropriation sera un vol.

En vérité, nous le savons, il y avait à la base de ce dernier argument un grossier sophisme. Que la concentration des entreprises ait, dans la moindre mesure que ce soit, été fatale ou non, la constitution de la féodalité capitaliste, telle qu’elle s’était développée au cours du siècle, n’était nullement la conséquence naturelle et inéluctable de cette concentration. Il a fallu l’intervention des abus d’influence politique qui, par le jeu des régimes douaniers et des concessions de mines de chemins de fer attribuées arbitrairement aux gens en place, avaient été au profit exclusif de quelques-uns et au dépend de la communauté de privilèges et des monopoles de faits démesurés dont beaucoup n’étaient la contrepartie d’aucun risque ni d’aucune compétence technique particulière. »


A propos de Maurice Barrès :

« Or justement, ajoutait-il, l’expérience prouvait que l’esprit religieux, l’esprit de famille, le respect de l’autorité, l’attachement à la province et à la patrie, d’une façon générale, la fidélité aux traditions morales et aux usages hérités des ancêtres avaient assuré la grandeur de la France, et avec elle, l’épanouissement d’une civilisation rayonnante.

Donc, concluait-il, la sagesse pour un esprit véritablement scientifique devait être non de combattre les usages et les traditions anciennes au nom de conceptions a priori du vrai et du juste, mais au contraire de respecter et d’entretenir ces usages et ces traditions qui avaient fait leurs preuves. Il opposait aux défenseurs du principe des droits de l’individu poussés jusqu’au dédain du sentiment patriotique, le respect de ce qu’il appelait « le culte de la terre et des morts », inspirateur de fidélité nationale, en se refusant, au nom de la méthode scientifique, à discuter si ce culte était abstraitement juste, mais se contentant de montrer qu’il se révélait en pratique sain et fécond.

[…] Quant au plan philosophique pour se lancer dans des dissertations d’ordre historique, il assurait : Si dans les périodes récentes les Français se sont laissé entraîner à l’abandon des traditions qui avaient fait leur force, si, aujourd’hui, ils sont divisés contre eux-mêmes ; si au travers de ces divisions, le pays se désorganise, et si le régime politique fonctionne de façon si désordonnée, c’est que, dans les derniers temps de notre histoire, depuis 1789, et plus particulièrement encore depuis les débuts de la troisième République, nous nous sommes laissés peu à peu envahir et dominer par des influences intellectuelles étrangères, des influences juives et protestantes surtout, nourries d’une idéologie opposée à nos traditions, inassimilables à notre nature, et par suite démoralisantes pour nous. »


« Un de ses plus curieux disciples, Georges Valois, jeune intellectuel autodidacte d’origine très modeste, qui s’était formé dans le sillage de Georges Sorel, publiait un volume qu’il intitulait La Monarchie et la classe ouvrière, où il opposait à la République démocratique d’étiquette mais demeurée de fait très étroitement bourgeoise, le plan d’une monarchie qui, libérée de ce qu’il appelait les servitudes parlementaires, pourrait, en s’appuyant sur les forces syndicales, assurer aux masses les justes satisfactions auxquelles elles avaient droit. »


« Maurras, pendant toute sa carrière, gardera de la haute société conservatrice, même lorsqu’il sera en conflit avec elle, une sorte de considération respectueuse. Pour ne pas avoir à mettre en cause les mobiles intéressés de ses compromissions, il préférera toujours attaquer seulement ce qu’il appellera son libéralisme. Il ne voudra voir à la source des actes ou des attitudes qu’il lui reprochera qu’une sorte de fétichisme intellectuel et sentimental pour les instituions parlementaires.

Par ailleurs, les conceptions qu’il s’était faites de la République dataient à peu près toutes de la crise dreyfusienne et de la poussée d’antimilitarisme à formule antipatriotique, inspirée à ce moment par les Juifs. Il s’était persuadé que l’essentiel de nos troubles récents étaient le fruit d’une sorte de conspiration étrangère conduite sous le couvert du régime républicain par ce qu’il avait appelé les « quatre états confédérés : juifs, protestants, métèques et maçons ».

Au moment où il s’efforçait d’attirer à lui les ouvriers, son disciple Georges Valois, reprenant sa formule  dans la préface de son ouvrage La Monarchie et la classe ouvrière, écrivait en 1909 : « Le socialisme est une attitude de révolte contre le pouvoir absolu de ce que les ouvriers nomment la domination bourgeoise, et qui est exactement ce que Charles Maurras a défini : la domination des  quatre états confédérés : le juif, le protestant, le métèque et le maçon ».

Or, ni l’une ni l’autre de ces systématisations ne correspondaient pour l’essentiel aux véritables données historiques.

Pendant tout le cours du XIXème siècle le principal et dominant soucis des hommes de nos grandes dynasties bourgeoises avait été de demeurer près du pouvoir. Même chez les plus honnêtes, le libéralisme, sans qu’ils se l’avouassent toujours à eux-mêmes, n’avait jamais été qu’un pis aller, une arme de défense à laquelle ils avaient eu recours, quand il se voyaient pour une cause ou une autre rejetés dans l’opposition, et qu’ils avaient été toujours prêts à abandonner quand les chances, par d’autres voies, semblaient leur revenir. Leur attitude, au 16 mai d’abord, puis au moment de la crise boulangiste, est à ce point de vue caractéristique. Elle annonçait, elle éclaterait à l’avance la position qui devait être la leur en face du gouvernement du maréchal Pétain. Maurras, en s’acharnant comme il devait le faire, pendant toute sa carrière, contre leur soi-disant fétichisme libéral s’attaquait à une chimère qui l’a sans cesse empêché de saisir le véritable jeu de notre mécanisme politique et de porter des coups efficaces.

Les attaques contre les soi-disant complots des « quatre Etats confédérés » ne frappaient pas plus juste. Il est exact que depuis quelques dizaines d’années, dans beaucoup de poste des hauts cadres du régime, des éléments protestants, juifs, et même si l’on veut, métèques, s’étaient infiltrés en nombre de plus en plus considérable.  Il est exact aussi que l’adhésion à la maçonnerie a été très souvent un moyen de parvenir. On peut soutenir même que, sur le plus philosophique, il est possible de trouver des affinités instinctives entre certaines conceptions de l’idéologie républicaine et certains des réflexes traditionnels de la pensée protestante française.

Mais d’abord sur ce terrain-là, il convient d’éviter les généralisations trop absolues. En effet, si chez nous, les protestants, toujours minoritaires et longtemps traités par nos gouvernements monarchiques en citoyens de seconde zone, avaient dû être naturellement attirés par l’esprit d’opposition vers des formules républicaines, en même temps dans d’autres pays, en Angleterre par exemple, et en Allemagne plus encore, où ils formaient la majorité et détenaient l’influence dominante, ils représentaient les plus solides appuis des gouvernements monarchiques.

Et puis, même s’il faut faire une place à ces affinités qui pouvaient exister entre l’esprit protestant et l’idéologie républicaine, une opération dans laquelle les préoccupations philosophiques intervenant fort peu a joué un rôle beaucoup plus important : c’est le marchandage par lequel certains des principaux représentants des grands intérêts avaient soutenu et encouragé la politique anticléricale pour servir de dérivatif et faire oublier ou remettre à plus tard les réformes sociales.

Un certain nombre de catholiques militants, gênés par des scrupules de conscience, s’étaient en quelque sorte éliminés d’eux-mêmes. Par là (nous avons déjà analysé le phénomène à propos du corps universitaire), la voie avait été libre pour les protestants et les juifs, sans qu’il y eut à proprement parlé de complot de la part de ceux-ci. Et sans doute, par la suite, quand leurs accaparements, devenus trop voyants, avaient provoqué des révoltes, ils avaient, pour se défendre, cherché à s’identifier avec le régime. Mais ils n’avaient dans une grande mesure été que les bénéficiaires et non les responsables du système par quoi les espoirs et les revendications populaires avaient été déçus et détrompés.

En rejetant sur leur soi-disant complot tous les torts, en disculpant, en ménageant, inconsciemment ou non, les grands intérêts, Maurras faisait du mécanisme de notre République et des causes de l’incohérence où le pays se débattait une analyse incomplète et fausse. »


« Derrière ses pompeuses formules, Briand était sans conviction, sans culture, sans sectarisme, mais aussi sans système, une sorte de réédition de Gambetta avec plus d’avidité au pouvoir, moins de naïveté et plus d’ignoble. Comme Gambetta, il s’était formé dans les bohèmes de brasserie ; il s’était plu aux camaraderies faciles et basses. Comme lui, il était à la fois indifférent à la fortune et volontiers jouisseur, sensible, sans se l’avouer franchement, aux séductions saisonnières qui s’étaient offertes à lui dès ses premiers succès. Comme lui, pris par la griserie de sa propre chaleur oratoire, il allait s’enivrer d’un rêve confus et vague d’universelle conciliation, dont il aurait été à la fois le prophète et le bénéficiaire. Caillaux dans ses Mémoires a écrit, non sans finesse à son sujet : « Fondre tous les Français en un seul et immense parti, se placer à leur tête, c’est-à-dire à la tête du pays, tels furent à ce moment-là le plan et la politique de Briand ».


« Les plus anciens groupes des représentants des dynasties qui, sous les régimes précédents, avaient assuré leurs fortunes en jouant à la fois de la politique et des affaires, avaient gardé dans les assemblées assez de moyens d’action pour protéger et renforcer leurs positions économiques et financières.

Grâce aux avantages qu’ils s’étaient fait assurer par les conventions de chemin de fer et de compagnies de navigations, par les concessions de mine, les concessions coloniales et les concessions d’électricité, les administrateurs des services concédés, distributeurs des commandes aux fournisseurs de fer et de charbon, aux entreprises de construction maritime et d’armement, s’étaient vus, en rémunération de leurs utiles influences, appelés de plus en plus au conseil d’administration de l’industrie lourde. »


« L’entrée de tous ces hommes politiques influents dans les états-majors financiers et industriels était si bien passée dans les mœurs que Caillaux lui-même, quand il avait quitté le ministères des finances, malgré les colères et les inquiétudes provoquées par ses campagnes en faveur de l’impôt sur le revenu, s’était vu offrir aussitôt la présidence de deux sociétés financières, le Crédit foncier égyptien et le Crédit foncier argentin, dépendant l’une et l’autre de nos grandes banques par le jeu des emprunts dont nos établissements de crédit assuraient le placement.

Ainsi à travers les discussions parlementaires, derrière le décor démocratique du régime, l’opération de concentration et de domination financières par le moyen des influences politiques s’était poursuivie et renforcée. Elle s’était poursuivie avec d’autant plus d’efficacité que l’attention du public avait été détournée par de grands débats idéologiques. Elle englobait non seulement l’industrie mais aussi la grande presse dont un Briand isolé des partis comme il l’était, allait avoir plus qu’un autre besoin. »

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