Le Moyen Age, une imposture – Jacques Heers

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Le Moyen Age, une imposture - Jacques Heers

Titre : Le Moyen Age, une imposture

Auteur : Jacques Heers

Date de sortie : 1992

Résumé / Quatrième de couverture :

Jacques Heers lance une vigoureuse diatribe contre la vision du Moyen Age colportée par les historiens et les écrivains depuis deux siècles. Il démontre que le Moyen Age, à proprement parler, n’a jamais existé; que la répartition des temps passés en différentes périodes chronologiques n’est qu’une convention, qui a fini par imposer comme une loi, mais ne correspond à aucune sorte de réalité; ce n’est qu’une abstraction.

L’auteur s’attaque principalement, dans un long chapitre, au mythe de la Renaissance qu’il récuse dans sa totalité. Il montre que cette idée d’une Renaissance, et donc de progrès par rapport aux temps précédents, fut, à l’époque, simplement imposée par un cénacle de copains, bons publicistes à la solde d’un prince qu’il convenait de glorifier pour son mécénat et son discernement.

« Médiéval », « féodal », « seigneurial » même demeurent de nos jours insultes ou injures. C’est le résultat d’une légende ourdie dès le XVIIIe siècle et savamment orchestrée depuis par les révolutionnaires de 1789, par les pontes de l’histoire engagée et surtout par les maîtres de l’enseignement public Cette légende noire est ici résolument combattue : le livre en montre les erreurs, les ridicules, plus encore les malhonnêtetés. C’est l’occasion pour Jacques Heers de faire état des dernières recherches, en histoire sociale notamment, qui, allant à contre-courant des slogans, sont victimes d’une sorte de loi du silence.

Jacques Heers agrégé d’histoire, a été professeur aux facultés des lettres et aux universités d’Aix-en-Provence, d’Alger, de Caen, de Rouen, de Paris-X Nanterre et de la Sorbonne (Paris-IV), directeur du département d’études médiévales de Paris-Sorbonne. Parmi ses ouvrages principaux : Précis d’histoire du Moyen Age, Christophe Colomb, Esclaves et domestiques au Moyen Age dans le monde méditerranéen, Marco Polo, Machiavel, La Vie quotidienne à la cour pontificale au temps des Borgia et des Médicis.

Pourquoi lire ce livre ? / Commentaires :

« Saint Louis rendant la justice sous son chêne, féodal devenu symbole d’inégalité criarde, médiéval utilisé à toutes les sauces dès qu’il s’agit de caractériser un retard ou un blocage : le Moyen Age est encombré d’a priori, de légendes forgées afin d’accentuer un misérabilisme imaginaire, voire de mensonges.
Jacques Heers utilise son érudition au service d’une démystification salutaire des mille ans qui séparent la chute de l’empire romain d’Occident et la découverte de l’Amérique. »

Extraits :

« Il faut bien admettre, une fois pour toutes, que cette école voulue et instituée par Jules Ferry et ses amis, cette école qui a certes eu ses vertus (le travail, la discipline, le respect de certaines valeurs, l’honnêteté et la solidarité) cette école républicaine n’était, dans le domaine strictement intellectuel, qu’une vaste entreprise de désinformation, mieux même d’intoxication. Il s’agissait de tout travestir, de tout couvrir d’un voile d’erreurs, pour inculquer le mépris des temps d’avant, pour ne voir de salut que dans le régime républicain… Tout ceci inspiré de cette idée, au demeurant fort curieuse, que le «bonheur» des hommes, la justice sociale et la justice tout court, plus la prospérité économique, ne pouvaient fleurir que sous une certaine forme de régime politique. Cette action destructrice s’est nourrie de mille inventions d’une fantaisie débridante, elle a fini par donner une image complètement déformée de ce qu’étaient les structures sociales de notre passé. Nous en gardons encore, dans nos manuels d’éducation 2003 et dans le parler ordinaire, des traces qui ne sont pas près de s’effacer. »


« Au fil du temps, les incapacités frappant les serfs se transforment en taxes. Puis le servage recule. Encouragé par l’Église, le mouvement d’émancipation s’accélère dès le IXe siècle. Le moine Suger, ami et conseiller de Louis VI puis de Louis VII, est fils de serf. Le roi donne l’exemple: il affranchit les serfs de son domaine. À la mort de Saint-Louis, le servage a pratiquement disparu en France »


« Un serf n’est certes pas un homme libre. Il n’est pas non plus un esclave. Le droit romain reconnaissait le droit de vie et de mort sur l’esclave: rien de tel n’existe au Moyen Age.
L’étymologie des deux mots a beau être commune (servus), l’esclave est une chose tandis que le serf est un homme, mais un homme dont le statut social est grevé d’incapacités. Si le serf est tenu de rester sur le domaine et de le cultiver, s’il peut être vendu avec les terres, il ne peut en être expulsé et reçoit sa part de la moisson. Il est libre de se marier contrairement à l’esclave antique et de transmettre sa terre et ses biens à ses enfants (tenures héréditaires).
Le servage personnel, transmissible à ses descendants, se distingue du servage réel, qui tient à la terre que l’on exploite: prenant l’exploitation d’une terre servile, des hommes libres peuvent volontairement devenir des serfs. »


« Si le répertoire s’est un peu décanté, nous demeure tout de même comme vérité attestée le fameux « droit de première nuit » qui permettait au seigneur de posséder, le premier, l’épouse de chacun des vassaux… Nombre d’ouvrages en parlent encore très sérieusement…; quantité de romans historiques et mêmes plusieurs scénarios de films ont agrémenté et renforcé leurs intrigues de tels épisodes scandaleux qui provoquaient à juste titre, la révolte des dits vassaux aidés de leurs amis. Nos historiens du XIXe siècle étaient, sur ce point, intarissables et rappelaient régulièrement les abus d' »un droit qui prouve l’excès de la tyrannie des seigneurs et de l’esclavage de leurs sujets »… En France, écrivaient-ils, ce droit de cuissage s’est maintenu plus longtemps qu’ailleurs « par le caractère des Français qui attachent beaucoup de prix à de telles redevances! » (Sur ce « droit », toutes les anecdotes sont rapportées très sérieusement par J.A Dulaure, La noblesse…, pp. 605 et sq.)

« […] Tout ceci, insistons, administre sans ordre, sans précisions de dates bien souvent, sans la moindre preuve solide, mais avec tant de sérieux et rencontrant des audiences si bien préparées que les plus belles balivernes firent leur chemin pendant des générations…

« Dans le même temps, dans les dernières décennies, plusieurs recherches rigoureuses furent menées sur le sujet, conduisant à des conclusions toutes différentes et ne retenant que l’aspect financier d’une taxe sur le mariage des serfs [Il y a déjà plus d’un siècle: C. Schmidt, Der Streit über das Jus primae noctis in Zeitschrift für Ethnologie, t. XVI, 1884]; mais ces travaux sont restés (et restent encore…) confidentiels, jamais repris par les livres de large diffusion… Personne n’en tint compte et l’on continua, de façon plus ou moins directe, à accréditer toutes manières de légendes »


« … les livres scolaires, au lendemain des lois sur l’obligation scolaire (Lois scolaires Jules Ferry), endoctrinaient les enfants dès leurs jeune âge. Les manuels d’histoire accusaient, sans nuance et sans crainte du ridicule, l’Eglise médiévale d’avoir mis tout en oeuvre pour maintenir les hommes dans un état de totale inculture; tous disaient que, pour le clergé, « la diffusion des livres était le triomphe du diable ». À les lire, s’imposait l’idée que l’Eglise avait « réservé jalousement pour ses moines, dans le mystère des cloîtres, des bribes de science qu’elle se garda bien de communiquer au grand public »… Ces responsables de l’enseignement, appliqués à forger des esprits, suivaient de très près leurs maîtres, Michelet surtout qui intitulait les chapitres de son Histoire de France, consacrés à l’Eglise: « De la création d’un peuple de fous » ou encore « La proscription de la nature »… Certains diraient qu’avant Jules Ferry rien n’avait été fait pour l’instruction du peuple! En tout cas, truisme constamment rappelé, aux temps « médiévaux » (pourquoi pas ‘moyenâgeux’ ?) aucune école ni dans les villages, ni dans les divers quartiers des villes, si ce n’est pour quelques privilégiés… aussitôt destiné aux carrières ecclésiastiques.

« Or nous voici dans l’erreur la plus totale car toutes sortes de documents (archives comptables des municipalités et archives judiciaires, registres fiscaux) témoignent amplement, pour différents pays, de l’existence, outre le curé et ses assesseurs, de maîtres d’école de profession, régulièrement patentés et rémunérés. À Paris, en 1380, Guillaume de Salvadille, professeur de théologie au collège des Dix-Huit, chef des « petites écoles » de la ville, réunit les directeurs de ces écoles où l’on apprenait aux enfants la lecture, l’écriture, le calcul et le catéchisme; sont présents vingt-deux « maîtresses » et quarante et un « maîtres », tous non-clercs, dont deux bacheliers en droit et sept maitres ès arts (J. Hillairet, L’Ile de la Cité, Paris 1969, p. 48) »


« L’image du paysan attaché à sa terre s’est profondément ancrée dans notre bagage culturel; nous y croyons, nous en parlons volontiers: contraintes seigneuriales qui interdisaient de se déplacer, impossibilité de s’établir à son gré… L’image s’est largement diffusée et appliquée à toute condition paysanne. C’est à tort. Les hommes de nos campagnes acceptaient alors l’aventure, en de nombreuses occasions. les grandes errances, les déplacements de communautés, les Croisades, les défrichements de terres lointaines, le repeuplement des pays repris aux musulmans jusqu’en Andalousie, tous ces phénomènes parfaitement situés et analysés nous éclairent sur cette aptitude, cette propension parfois à la mobilité; sur ce goût de l’inconnu même »


« De nos jours, le locataire d’une maison, d’un champ, d’une exploitation rurale quelconque, est-il assuré de le rester tout le temps lui sied, aux mêmes conditions, sans augmentation de son loyer quelles que soient la conjoncture et l’inflation de la monnaie ? Est-il assuré de ne pas devoir quitter les lieux si le propriétaire veut s’y installer, ou établir l’un des siens, ou vendre à une entreprise qui promettrait d’y construire un plus bel immeuble, de plus fort rapport ? Est-il assuré encore de transmettre cette maison ou cette ferme à ses enfants, ainsi de génération en génération, pour le même prix, sans que le propriétaire puisse rien y contrevenir ? peut-il vendre son droit d’occupation à bon prix, équivalent à la valeur réelle du bien au jour de l’opération, à un tiers qui prendrait sa place, s’y installerait, ne versant au « seigneur » qu’un pourcentage, au demeurant assez faible, du prix de cette vente ? Peut-il sous-louer avec un fort bénéfice et exiger plusieurs fois le loyer qu’il paie, lui, et qui n’a pas varié depuis des lustres ? Partager le terrain en plusieurs lots pour en tirer de meilleurs revenus ? Enfin, vous est-il loisible, locataire d’aujourd’hui, d’hypothéquer ce bien, de le mettre en gage contre un prêt d’argent ? Tout ceci, nombre de tenanciers ‘non propriétaires’ pouvaient, à la ville comme à la campagne, le faire et ne s’en privaient pas…

La tenure, c’est indiscutable, était non seulement viagère mais héréditaire; seul le preneur pouvait rompre le contrat, fuir, déguerpir ailleurs, là où pouvaient l’appeler de meilleures possibilités. Régulièrement, les fils succédaient aux pères et leurs droits n’étaient pas contestés… De plus, au cours des âges, ces tenures pouvaient subir toutes sortes d’avatars. Face à de pressants besoins d’argent, le paysan laissait en gage la terre qu’il tenait de son seigneur. D’autres n’hésitaient pas à sous-louer si l’occasion s’en présentait… En tout état de cause, de ces analyses des conditions sociales ne se dégagent que des contours assez flous, une teinte d’ambiguïté, qui conduisent à penser que l’idée que les gens de l’époque se faisaient de la propriété seigneuriale différait quelque peu de celle, bien mieux tranchée, que nous en avons aujourd’hui »

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