Les sociétés de pensée et la démocratie moderne – Augustin Cochin

Publié le


Les sociétés de pensée et la démocratie moderne - Augustin Cochin

Titre : Les sociétés de pensée et la démocratie moderne

Auteur : Augustin Cochin

Date de sortie : 1921

Résumé / Quatrième de couverture :

« Esprit brillant, remarquable historien (major de l’école des Chartes), Augustin Cochin est tué à l’ennemi en 1916.
Mort trop jeune, il laisse toutefois derrière lui une œuvre exceptionnelle, bien qu’inachevée, que fait publier sa mère quelques années plus tard.

Son travail s’avère être une contribution majeure à la compréhension de l’avènement de la démocratie moderne.

Abandonnant aux naïfs l’idée d’une Révolution française spontanée et populaire, Cochin remonte aux origines de ce phénomène et examine les mécanismes sociaux qui ont conduit au triomphe d’une idéologie.

Cette approche originale a marqué l’étude de cette période cruciale de l’histoire mondiale. Utilisant ainsi l’angle sociologique, l’auteur fait fi de la légende dorée jacobine, pour s’attacher d’abord aux faits.
Il s’intéresse à la gestation de la Révolution : méthodes de propagation des nouvelles idées, façon dont on est passé des « nuées » théoriques aux forces agissantes, corps sociaux utilisés comme des armes de conquête de l’opinion.
Bien sûr, il ne nie pas les autres éléments ayant permis ou favorisé les événements tragiques qui ont signé la fin de la monarchie et, plus largement, d’un monde. Mais il s’attaque en priorité à ce qu’il considère en être la principale cause.

En 1789, il est déjà trop tard : la bataille de l’opinion publique a été remportée par ceux qui l’ont déclenchée des décennies auparavant et ont su la mener de main de maître.
Le rôle des sociétés de pensée, loges maçonniques et salons mondains où l’on cultive le mot d’esprit assassin, est expliqué, de même que le fonctionnement de ces cénacles qui instaurent, au fil de ce XVIIIe siècle, une hiérarchie parallèle.

Ce qui vous est proposé ici est le travail incontournable d’un spécialiste trop méconnu de la Révolution française et de ses mécanismes.
Ces derniers sont encore mis en œuvre aujourd’hui dans la fabrication et la propagation de « l’opinion ». »

Pourquoi lire ce livre ? / Commentaires :

« Augustin Cochin (1876-1916) a produit l’une des meilleures études sur l’idéologie révolutionnaire et son influence sur l’ensemble de la société. C’est un texte fondamental à lire absolument pour comprendre notre société issue du système de 1789 et pour connaître le pouvoir démocratique tel qu’il est et non pas tel qu’il voudrait qu’on le perçoive ! »

« Précieux ouvrage sur la Révolution française et sa genèse, sur le rôle des « sociétés de pensée » (loges maçonniques, salons mondains) dans l’avènement de la démocratie moderne. Nécessaire à toute bibliothèque solide. »

Présentation de Pierre Lafarge :

« HISTOIRE SOCIOLOGIQUE

Augustin Cochin s’inscrit, comme historien de la Révolution dans les pas du Taine des Origines de la France contemporaine. Comme lui, il réfute au nom des faits l’histoire idéologique, « patriote » et jacobine qui entend faire « œuvre de défense républicaine ». En 1909 il polémique avec Aulard, un historien jacobin opposé à la démarche historique de Taine, alors que ce dernier a le mérite de s’en tenir aux faits et aux seuls faits. Pour autant Taine ne va pas assez loin pour Cochin. Son œuvre relève de l’histoire psychologique, celle qui pénètre dans la pensée et les réflexes profonds des révolutionnaires. S’il analyse remarquablement les aspirations profondes du jacobin, Taine, selon Cochin, a le défaut de ne pas s’attacher à distinguer les causes réelles de la Révolution ni sa mécanique. Taine décrit à merveille la société révolutionnaire, il n’explique pas sa gestation.

Cochin propose, lui, de recourir à l’histoire sociologique pour saisir les causes profondes des événements de la Révolution française. Non qu’il occulte les autres causes de 1789 (cause fiscales, naturelles…) mais il les considère comme secondaires par rapport aux mécanismes sociaux qu’il décrit. Bien plus que Durkheim, c’est Frédéric Le Play qui influence ici profondément Cochin.

CLUBS ET LOGES

Pour Cochin la cause profonde de la Révolution réside dans les sociétés de pensée. Ces clubs, loges et associations diverses se développèrent à partir de 1750 sur tout le territoire national en un étroit maillage. Elles vont rapidement constituer non un État dans l’État, mais bien une nation dans la nation : en 1789 elles se voudront la nation contre l’état royal. En attendant, pendant toute la seconde moitié du XVIIIe siècle, elles diffusent la pensée des lumières et agissent au nom d’une liberté abstraite. Cochin démontre également qu’un tel mouvement présupposait que la France soit un État prospère et riche, assurant la tranquillité publique et le fleurissement des arts, lettres et sciences : la France des Bourbons.

Ces sociétés de pensée sont, malgré leur diversité, soumises à des principes de fonctionnement communs : unité de direction, discipline interne, interdépendance, centralisation. Les sociétés de pensée et leur sociabilité sont donc à l’opposé des communautés naturelles. Elles ne sont pas fondées sur la solidarité du lieu (commune, province), du sang (famille) ou du métier (corporation) mais sur le seul exercice de la discussion : elles sont en tout point coupées du réel. Là où Tocqueville voyait une société d’Ancien Régime exsangue et des communautés naturelles vidées de leur substance, Cochin défend la capacité de la monarchie française à se réformer. De l’homme des sociétés de pensée, Cochin dit encore : « C’est la société qui a orienté son esprit à l’inverse du réel, elle encore qui le lie à ses frères de toute la force de son intérêt ; comme elle a formé son intelligence, elle tient sa volonté. »

Il aura fallu attendre un esprit aussi indépendant que celui de François Furet et son livre Penser la Révolution française pour rendre la place de premier plan qui revenait à Augustin Cochin dans l’historiographie de cette période capitale et tragique. »

Extrait :

« En ce temps où il est si fort question de réformes électorales104, je voudrais vous parler du doyen de nos règlements d’élection, l’ordonnance du 24 janvier 1789, à laquelle la Constituante dut ses pouvoirs. C’est là, chose curieuse, un sujet tout neuf : non certes que le texte de cette loi fameuse ne soit édité, son exécution racontée, ses résultats analysés avec le plus grand soin; mais personne ne s’est demandé ce qu’elle valait en elle-même, quels furent son esprit et ses chances de succès.

Et pourtant la question mérite examen, vous allez le voir : et la première de nos expériences électorales fut peut-être de toutes la plus hardie et le plus suggestive. Je vais essayer de vous en donner une idée par une étude sommaire du règlement et par quelques exemples pris aux élections du Tiers état en Bretagne.

Pour bien saisir l’esprit de cette ordonnance, il faut songer aux deux conceptions si différentes du droit populaire entre lesquelles se trouvait alors le gouvernement royal : les vieilles libertés françaises des États; la nouvelle liberté anglaise des communes et du Parlement.

La conception française est positive, réaliste, organique. C’est bien à la nation entière que s’adresse le roi, mais à la nation telle qu’elle se trouve organisée, encadrée, avec ses hiérarchies diverses, ses divisions naturelles, ses chefs actuels, quelles que soient d’ailleurs la nature ou l’origine de leur autorité : la race aussi bien que le suffrage, les ordres de l’Église comme les charges de l’État, en un mot toutes les valeurs sociales, prises sur le fait, à l’œuvre et telles quelles. Parler d’élections, ici, serait un contresens : il ne s’agit que de convocation. On élit un Parlement, on convoque des États.

La démocratie, la liberté de principe, sont hors de cause. On dit les libertés comme on dit les peuples; il y en avait à toutes mesures et de toute nature, chacune ayant son histoire et ses titres, aussi nombreux et divers que les corps dont elles étaient le bien propre.

Par contre, il est naturel que cette nation toute constituée se comporte autrement qu’une foule inorganique de votants. Le roi lui reconnaît un rôle actif, positif, que nos démocraties ne songeraient pas à donner aux masses électorales. Elle est capable d’initiative, rédige elle-même ses doléances, désigne ses porte-paroles si elle en a besoin, et les suit pas à pas : le mandat impératif est de règle ici. On ne sait ce que c’est que des représentants à pouvoirs généraux, qu’un personnel politique de profession, intermédiaire obligé entre le roi et la nation. Les rapports de l’un à l’autre sont directs, la nation parle elle-même, sans truchement parlementaire; et, par ce côté, l’ancien droit populaire dépasse de bien loin nos démocraties.

Tout autre est la conception parlementaire et anglaise d’un peuple d’électeurs : ici, c’est à l’être individuel que s’adresse le pouvoir, c’est-à-dire à la conscience explicite et actuelle de chacun, abstraction faite du milieu, de la situation, des devoirs et besoins réels – tout cela du moins ne gardant de sa valeur et de son poids que ce que chacun sait ou veut bien en conserver, c’est-à-dire assez peu de chose. De là l’importance de l’élection, du vote, seule circonstance et seul acte qui permettent à cet être nouveau, abstrait, irréel – le citoyen – d’affirmer son existence. De là la nécessité d’un terrain spécial, la politique, qui lui permette de l’exhiber; d’un corps spécial, le Parlement, qui soit le dépositaire de ses pensées et de ses pouvoirs; d’un dogme enfin, la liberté, qui consacre sa supériorité sur l’être réel, l’homme concret, engagé dans toutes les entraves de la vie réelle. Mais, par le fait même de leur affranchissement, cette poussière d’atomes politiques ne saurait soutenir le rôle actif, positif du peuple organisé. Un peuple d’électeurs n’est plus capable d’initiative, tout au plus d’assentiment; il peut opter entre deux ou trois programmes, entre deux ou trois candidats, il ne peut plus rédiger, ni désigner. Il faut que des politiciens de métier lui présentent des formules, des hommes. C’est le rôle des partis, rôle officieux sans doute, mais indispensable sous un tel régime : sans lui, sans ce recours extra-légal, le souverain resterait libre, mais deviendrait muet.

En somme, la liberté française fait la plus grande part à la souveraineté populaire, puisqu’elle lui attribue un rôle actif, positif, direct, mais à la condition d’ignorer l’individu et de ne s’adresser qu’à des corps organisés -, la liberté anglaise isole et affranchit l’individu, mais ne lui laisse qu’un rôle négatif et passif, et se repose du reste sur l’organisation du parti. La première reconnaît l’autorité de droit des corps, la seconde suppose la discipline du fait des partis. »
104. Texte daté de 1912

Table des matières :

I. Les précurseurs de la Révolution – Les philosophes

II. La mystique de la Libre Pensée – Le catholicisme de Rousseau

III. La crise de l’histoire révolutionnaire : Taine et M. Aulard
Le problème
Critique de fait
La méthode de Taine
La thèse des circonstances
La thèse du complot
La sociologie du jacobinisme
L’histoire de défense républicaine
L’opinion sociale
Le mysticisme du peuple
Le dilemme

IV. Le gouvernement révolutionnaire
Le peuple
Le pouvoir
Le prince

V. Comment furent élus les députés aux États Généraux

VI. La campagne électorale de 1789 en Bourgogne

VII. Le patriotisme humanitaire

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