La Révolution française – Philippe Pichot-Bravard

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La Révolution française - Philippe Pichot-Bravard

Titre : La Révolution française (Prix Renaissance 2015)

Auteur : Philippe Pichot-Bravard

Date de sortie : 2014 (1ère édition); 2015 (2ème édition augmentée d’une postface de Reynald Secher)

Résumé / Quatrième de couverture :

« Cette histoire de la Révolution française n’a pas pour but de narrer à nouveau des événements ou des anecdotes mille fois ressassées.
Son ambition ? Susciter une relecture complète de la Révolution nourrie par les recherches récentes publiées au cours de ces dernières décennies. Ces découvertes permettent d’affirmer que la Révolution a eu pour dessein essentiel la régénération de la société et de l’homme, la création d’un monde nouveau et d’un homme nouveau adapté à ce monde bâti par la mise en œuvre des idées rationalistes, individualistes, contractualistes, matérialistes et laïcistes des Lumières. Comprendre ce qu’a été réellement la Révolution française semble dès lors indispensable pour saisir les enjeux de la politique contemporaine.
Rédigé dans une langue claire, l’ouvrage est destiné au grand public.

Philippe Pichot-Bravard est docteur en droit et maître de conférences en histoire du droit public. Il a publié notamment Le pape ou l’empereur : les catholiques et Napoléon III (Tempora, 2008) ; Conserver l’ordre constitutionnel (XVIe-XIXe siècle) (LGDJ, 2011) ; Histoire constitutionnelle des Parlements de l’Ancienne France (Ellipses, 2012). »

Pourquoi lire ce livre ? / Commentaires :

« La Révolution française pour les 15 à 77 ans, avec ses dates, ses acteurs, ses idéologues, ses clubs, ses tribuns, ses juges, ses rêves, ses ferveurs et ses crimes !
Ce n’est pas ici une nouvelle exposition des faits de la Révolution française mais plutôt une analyse des doctrines philosophiques qui ont été le moteur de cette révolution. On y voit que la volonté première était de créer un monde nouveau, un ordre nouveau, un homme nouveau. Bien comprendre l’horreur de cette période, c’est aussi bien comprendre notre triste période. »

« POINTS FORTS
• Une synthèse très accessible des événements et acteurs de la Grande Révolution
• Une étude qui fait autorité par son historiographie exhaustive et ses références aux documents et archives de l’époque
• Un outil pédagogique exceptionnel pour comprendre les enjeux politiques actuels
• La genèse de l’antagonisme Droite-Gauche »

Extraits de presse :

« La Révolution française est-elle terminée ?
Le but de la Révolution française : supprimer l’homme traditionnel, créer un homme nouveau. Deux ouvrages passionnants mettent en lumière cette utopie radicale.
Encore un livre sur la Révolution française ! Oui, sauf que celui de Philippe Pichot-Bravard offre un intérêt inédit, celui d’intégrer les travaux récents des meilleurs historiens sur la question. Depuis quelques années, en effet, plusieurs auteurs ont profondément renouvelé notre vision du phénomène révolutionnaire. […]
Pour l’historien Philippe Pichot-Bravard, le fil rouge de la Révolution, c’est la régénération. Les hommes de 1789 ont voulu non pas réformer la France, comme a tenté de le faire Louis XVI, mais mettre en place une France nouvelle, et donc un homme nouveau, selon des principes abstraits. Il s’agit de régénérer le pays, de régénérer l’homme. Cette ambition « régénératrice » mènera au régime jacobin, dont on peut dire qu’il est la première expérience totalitaire du monde contemporain.
Au XVIIIe siècle, s’impose une idéologie qui veut du passé faire table rase, invente le progrès, diffuse une nouvelle conception de la connaissance. Une nouvelle conception de la société aussi, due notamment à Locke, à Hobbes, à Rousseau. Pour eux, l’homme à l’état de nature est isolé ; ce n’est que par intérêt qu’il s’associe avec ses semblables, avec lesquels il conclut un pacte social. Ce contrat donne naissance à des institutions et à un droit qui sont donc artificiels – et modelables à loisir. Et pour faire tenir ensemble des êtres que rien ne relie entre eux, sinon leur égoïsme, il faudra avoir recours à la contrainte, à la propagande, à l’État. La Révolution ne s’en privera pas. […]
Philippe Pichot-Bravard cite un texte de Saint-Just dans lequel le député « vertueux » appelle tranquillement l’État à s’immiscer dans les moindres recoins de la vie intime, puisque « l’enfant, le citoyen appartiennent à la patrie ». On croirait du Taubira. Ou du Peillon, dont l’auteur cite les propos suivants : « La Révolution implique l’oubli total de ce qui précède la Révolution. Et donc l’école a un rôle fondamental, puisque l’école doit dépouiller l’enfant de toutes ses attaches pré-républicaines pour l’élever jusqu’à devenir citoyen. Et c’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qu’opère dans l’école et par l’école cette nouvelle Église, avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses tables de la loi ». Lignes extraites d’un livre dont le titre dit tout : La Révolution française n’est pas terminée. »

Charles-Henri d’Andigné


« Pour bien comprendre la Révolution française, il est nécessaire de connaître ce qu’était la France des années 1780 et la crise qu’elle traversait. L’étude de cette crise sans précédent, qui était à la fois morale, spirituelle, intellectuelle, mais aussi sociale et institutionnelle, puis financière et économique, nous permet de comprendre comment le basculement vers la révolution a pu avoir lieu aussi aisément durant l’été 1789.
Toute la période révolutionnaire est couverte dans cet ouvrage, analysée à travers la mystique de régénération. En effet, la volonté des révolutionnaires est de régénérer l’homme, c’est-à-dire de fonder un homme nouveau et une France nouvelle. C’est cette ambition qui caractérise le mieux la Révolution française, nous explique l’auteur, la distinguant radicalement des différentes frondes qui ont émaillé l’histoire de France.
Cette volonté de régénération confère aussi à la Révolution française son caractère idéologique.
Dans l’esprit des révolutionnaires, cette régénération doit apporter à tous le bonheur, un bonheur immédiat et matériel. Dès lors ils ont tendance à considérer comme un mal tout ce qui peut faire obstacle à cette re-naissance. C’est ainsi que les plus radicaux veulent éliminer ceux qui ne partagent pas leur enthousiasme. Ces premiers massacres suscitent la réprobation des plus modérés, ce qui amène un durcissement de la Révolution et de nouveaux massacres. Une fois lancée, la machine s’emballe. Plus la Révolution se radicalise, moins elle est suivie, plus la contrainte doit être forte.
Philippe Pichot-Bravard s’attache dans la conclusion à nous montrer les survivances de la Révolution à travers l’histoire mouvementée du XIXe et du XXe siècle. Certains, en leur temps, ont cru voir l’achèvement de la Révolution française, notamment après la mise en place de la démocratie politique et de la laïcisation de l’enseignement. Le projet régénérateur de la Révolution française est cependant plus que jamais d’actualité et se traduit par la destruction d’un « ordre traditionnel fondé sur le réel » et la mise en place d’un « ordre virtuel évolutif conçu par la volonté Humaine ». »

Thérèse Puppinck


« « La Révolution française n’est pas terminée », proclamait avec beaucoup de justesse Vincent Peillon dans un livre publié en 2008. En conséquence, ne pas connaître le déroulement, les pratiques et les principes fondateurs de la Révolution française c’est se condamner à ne rien comprendre à la société française contemporaine. De nombreux auteurs : Hippolyte Taine, Pierre Gaxotte, Jean de Viguerie, Xavier Martin… se sont déjà penchés avec talent, érudition et objectivité sur cette période-clé de notre Histoire.
L’ouvrage de Philippe Pichot-Bravard, docteur en droit et maître de conférences en histoire du droit public, se nourrit des recherches récentes publiées au cours de ces dernières décennies. Il met particulièrement en évidence les deux moteurs essentiels de la Révolution : un projet idéologique de régénération de la nature humaine mais aussi une volonté, tout aussi farouche, de préserver les avantages de ceux qui ont profité matériellement de la Révolution, en particulier les acquéreurs de biens nationaux. À la lumière de ces deux éléments, la réalité révolutionnaire s’éclaire d’un jour nouveau et cohérent. La Terreur et le génocide vendéen s’expliquent par la volonté de Régénérer la nature humaine, selon le titre d’un ouvrage de Xavier Martin, alors que la mise en place d’un suffrage censitaire par la loi électorale du 2 décembre 1789 ou la mention dans la Constitution de 1795 de « l’inviolabilité de toutes les propriétés » visait à protéger des intérêts plus matériels. Rappelons que la non restitution à leurs propriétaires antérieurs des biens nationaux confisqués à l’Église et de ceux confisqués aux émigrés restera tout au long du XIXe siècle la pierre d’achoppement du ralliement des élites bourgeoises enrichies à toute forme de restauration d’un ordre social stable. Qui ne voit la terrible actualité de ces deux motivations ? Il s’agit toujours de changer la nature humaine – ce sont les réformes dites de société – et de préserver les avantages matériels, dérogatoires à la loi générale et opposés au bien commun de certaines minorités sociales, sexuelles ou ethniques. Le livre de Philippe Pichot-Bravard bénéficie d’une préface très éclairante de Philippe de Villiers. Il accumule les faits, les textes, les déclarations des acteurs qui dressent le tableau accablant d’une utopie mortifère dont nous souffrons encore et qui, inexorablement, déploie ses effets dans le temps et l’espace.
À lire absolument non pas uniquement comme un livre d’Histoire mais comme la grille de lecture des événements que nous vivons et que nous pourrions revivre. Qui ne voit qu’il y a du Robespierre chez Manuel Valls, du Hébert ou du Marat chez Jean-Luc Mélenchon, du Brissot chez Jean-Pierre Raffarin, du Danton chez Dominique Strauss-Kahn, du Cadoudal chez Jean-Marie Le Pen, du Charette, bien sûr, chez Philippe de Villiers, du Louis XVI, complètement dépassé par les événements, chez François Hollande, etc. Quant à Nicolas Sarkozy il se serait bien vu en Napoléon mais le train semble partir sans lui. »

Jean-Pierre Maugendre


Philippe Pichot-Bravard interrogé par Le Rouge et le Noir :

Corsaire : Notre entretien portera sur votre ouvrage récemment paru aux éditions Via Romana : La Révolution française. Quelles nouveautés votre livre apporte-t-il ?

Philippe Pichot-Bravard : Ce livre n’a pas pour ambition de raconter une nouvelle fois des anecdotes mille fois ressassées. Son ambition est d’intégrer à une relecture complète de la Révolution les travaux scientifiques particuliers qui ont permis, au cours de ces dernières décennies, de porter un regard neuf sur des aspects importants de l’histoire de la Révolution : ceux de Xavier Martin sur l’anthropologie des Lumières, ceux de Jean de Viguerie sur l’éducation, sur la religion, sur les idées politiques de Louis XVI, ceux de Reynald Secher sur l’extermination vendéenne, ceux de Mona Ozouf sur la régénération révolutionnaire, plus anciennement ceux, inachevés hélas, d’Augustin Cochin sur les sociétés de pensée. Nourris de ces travaux, et de la consultation assidue des archives parlementaires, j’ai tenté de faire comprendre ce qu’avait été la Révolution : la Révolution française a été une entreprise idéologique de construction d’un monde nouveau, de régénération de la société, et de régénération de l’homme.

Corsaire : Vous revenez longuement dans votre ouvrage sur la volonté de « régénération » animant le projet révolutionnaire. En quoi consiste cette régénération ?

Philippe Pichot-Bravard : La révolution française a eu pour ambition de régénérer la France, c’est-à-dire, de lui redonner naissance, de donner naissance à une France nouvelle. Les mots « régénération » et « régénérer » sont omniprésents dans le discours politique dès le printemps 1789. Louis XVI lui-même utilise l’expression. Cette entreprise de régénération exigeait au préalable de faire table rase du passé, des institutions et des lois existantes. En 1789, il était avant tout question de la régénération de la société ; il était peu question de la régénération de l’homme parce que l’on croyait, comme l’a montré Mona Ozouf, que celle-ci découlerait spontanément de la régénération de la société. L’idée de la régénération de l’homme s’imposa à mesure que l’assise populaire de la Révolution diminua. Plus cette assise se réduisit, plus la Révolution devint contraignante et violente. En 1793, Robespierre fixa à la Convention comme objectif de « fonder la République », c’est-à-dire de fonder une société républicaine, une société constituée de citoyens vertueux, dévoués à la République jusqu’au sacrifice de leurs biens, de leurs affections et de leur existence. Ce citoyen vertueux est l’homme nouveau que Robespierre tenta de faire naître. Nourri de la lecture du Contrat Social, il entendait jouer le rôle que Rousseau assignait au législateur qui « entend instituer un peuple » : il entreprit de «  changer la nature de l’homme », en manipulant les sensations que l’homme perçoit. Le calendrier républicain, l’école républicaine, le culte de l’Être Suprême, l’organisation des fêtes civiques furent les outils dont se servirent les Jacobins pour atteindre cet objectif.

Corsaire : Dans votre ouvrage, vous analysez les outils de la subversion révolutionnaire, et notamment la manipulation de la langue qui devient une arme politique.

Philippe Pichot-Bravard : Une révolution idéologique consiste dans la mise en œuvre d’un corpus d’idées par une action révolutionnaire visant à la conquête et à la conservation du pouvoir. Cette action révolutionnaire se sert d’instruments dont nous pouvons relever l’usage et l’efficacité dès le printemps 1789. Ces instruments ont pour objet de manipuler l’opinion, de dominer les assemblées, de discréditer et d’éliminer les adversaires désignés, de s’assurer l’appui, ou du moins la docilité, de la majorité silencieuse. A propos des journées des 31-Mai et 2-Juin, j’ai ainsi décortiqué quelques-uns des procédés utilisés par les Montagnards pour éliminer leurs ennemis Girondins.
L’un des instruments mis en œuvre par l’action révolutionnaire est la manipulation du langage. Comme devait le relever, au lendemain de la Terreur, le philosophe Jean-François La Harpe, la langue révolutionnaire utilise les mots en leur donnant un sens opposé à celui qui est le leur. Ainsi, les mots « Peuple », « Liberté », « Égalité », « Fraternité », « Démocratie », « Progrès », « Bonheur », « Patrie », « droits de l’homme », sont des mots piégés dont les révolutionnaires se servent pour mobiliser les masses, alors que les mots « Fanatisme », « Aristocratie », « Tyrannie » sont utilisés pour stigmatiser l’adversaire et l’isoler dans l’opinion. Par exemple, le mot « Peuple » ne désigne pas dans la bouche des tribuns révolutionnaires comme Robespierre l’ensemble de la population mais la partie de la population qui adhère à la Révolution, c’est-à-dire une minorité de plus en plus faible. Ceux qui n’adhèrent pas à la Révolution ne peuvent pas appartenir au « Peuple », ils sont des « ennemis du peuple », des « aristocrates », même s’ils sont artisans ou laboureurs, ce qui est souvent le cas.
Plus tard, le marxisme-léninisme a perfectionné ces procédés révolutionnaires d’ « agit-prop » ; il a rajeuni le vocabulaire révolutionnaire et l’a étoffé d’une syntaxe révolutionnaire faite d’expressions-clichés dont l’ambition est non seulement d’établir l’orthodoxie de celui qui les emploie mais aussi, et surtout, de canaliser mécaniquement la pensée pour rendre très difficile tout raisonnement libre.
Les procédés perfectionnés par le marxisme-léninisme ont rencontré dans le cadre des régimes représentatifs libéraux un écho d’autant plus grand que ces procédés y avaient été utilisés naguère pour installer ces régimes libéraux au détriment de l’ordre traditionnel. Ils y trouvèrent donc un terreau propice, dont témoigne, depuis une vingtaine d’années, le resserrement spectaculaire du cercle des opinions autorisées et l’affirmation d’une pensée conforme dont les grands media sont les chiens de garde vigilants et volontiers agressifs.
Ce phénomène avait d’ailleurs été décrit dès 1840 dans De la Démocratie en Amérique par Alexis de Tocqueville : au sein des sociétés démocratiques, « la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée », condamnant ceux qui en sortent à un bannissement social rigoureux : « Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir. Ce n’est pas qu’il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours », persécutions redoutables car « dans les républiques démocratiques  » la « tyrannie  » se garde bien d’user de chaînes et de bourreaux. Elle ne touche ni à la vie ni aux biens. Elle « laisse le corps et va droit à l’âme  », frappant l’homme libre d’une excommunication sociale qui l’isole de ses contemporains. Dès lors « aucun écrivain, quelle que soit sa renommée, ne peut échapper à cette obligation d’encenser ses concitoyens » et de louer «  la majorité » qui « vit […] dans une perpétuelle adoration d’elle-même » .

Corsaire : A lire votre ouvrage, il semble que la Terreur commence dès juillet 1789 : la Révolution serait donc bien « un bloc », tout entier marqué par cette terreur. Cependant nombre d’historiens ont pu écrire qu’il y avait deux révolutions, celle de 1789 et des droits de l’homme, et celle de 1792-1793. Qu’en pensez-vous ?

Philippe Pichot-Bravard : L’historiographie libérale, à l’instar de François Furet et de Jean-Christian Petitfils, a eu à cœur de distinguer deux révolutions, celle de 1789, libérale, et celle de 1792, jacobine et totalitaire. Pourtant l’examen des sources montre, de manière incontestable, que les violences, les massacres et les « illuminations » n’ont pas attendu 1792 pour ensanglanter la France et faire planer sur les esprits un climat de terreur. Le député Malouet écrit dans ses Mémoires : « La Terreur, dont les républicains purs ne proclament le règne qu’en 1793, date, pour tout homme impartial, du 14 juillet, et je serais personnellement en droit de la faire remonter plus haut ». A Sainte Hélène, Napoléon Bonaparte ne dit pas autre chose. La tête du gouverneur de la Bastille promenée au bout d’une pique a été le premier acte de la Terreur. Dans les instants qui suivirent, la tête du prévôt des marchands, Flesselles, vint la rejoindre, suivie de quelques autres. Quelques jours plus tard, ce fut au tour de l’intendant d’Ile-de-France, Bertier de Sauvigny et de son beau-père, l’ancien ministre Foullon de Doué, d’être à leur tour sauvagement massacrés. Les provinces suivirent : que l’on songe au colonel de Belsunce dépecé à Caen, que l’on songe au maire de Troyes traîné dans les rues de sa ville les yeux crevés. Au même moment, Jean-Baptiste Salles, député du Tiers-Etat, écrit que des listes de proscription circulaient menaçant de mort de nombreuses personnalités de l’entourage royal, personnalités que Louis XVI pria de quitter la France parce qu’il ne pouvait plus garantir leur sécurité. Ces premiers massacres ont suffi à détruire l’édifice de la monarchie administrative. Après l’assassinat du prévôt des marchands, le lieutenant général de police s’empressa d’abdiquer ses pouvoirs entre les mains de la commune insurrectionnelle de Paris pour ne pas connaître le même sort. De même, après le massacre de l’intendant Bertier de Sauvigny, les autres intendants quittèrent leurs fonctions. Or, si le Roi, le 17 juillet 1789, accorda son pardon aux émeutiers parisiens, les révolutionnaires se refusèrent à l’imiter : à la fin du mois de juillet 1789, l’assemblée constituante créa en son sein un comité des recherches qui fut chargé de recevoir les dénonciations et d’enquêter sur les délits d’opinion. La commune de Paris l’imita. Le comité des recherches de l’Assemblée constituante annonçait, dans son principe, ce que serait le comité de sûreté générale de la Convention quatre ans plus tard. Comme le remarque Philippe de Villiers dans la préface qu’il a consacrée à mon livre : « La Révolution n’a pas semé des petits cailloux blancs puis des petits cailloux noirs. Elle a semé des cailloux blancs renfermant des cailloux noirs ».

Corsaire : Vous écrivez que la Révolution ne s’est pas terminée avec Brumaire et qu’elle continue, par étapes successives, son entreprise régénératrice. D’ailleurs, la classe politique s’y réfère souvent. Quelle est la postérité de la Révolution ?

Philippe Pichot-Bravard : L’entreprise de régénération de la société et de l’homme est demeurée inachevée aux yeux des révolutionnaires.
Comme l’a démontré Xavier Martin, ni les Thermidoriens, ni les Brumairiens n’y ont renoncé. La conservation du calendrier républicain, jusqu’en 1806, l’importance accordée aux fêtes civiques dans les années 1796-1799, les conceptions anthropologiques qui ont présidé à la rédaction du code Napoléon entre 1800 et 1804 attestent de leurs ambitions régénératrices.
Après Thermidor, le parti de l’ordre s’est employé à « terminer la Révolution », tout en conservant ses acquis, et notamment le vaste brigandage des « biens nationaux », fondement de la fortune des nouveaux notables de la bourgeoisie française. Cette ligne politique est au cœur du compromis brumairien. Elle a dominé l’œuvre de stabilisation napoléonienne qui a fixé, avec la centralisation préfectorale et le code civil, le cadre d’un nouvel ordre social intégrant les principes de la Révolution. Ainsi enracinés, les « principes de 89 » se sont retrouvés, après la parenthèse de la Restauration, au cœur du consensus politique national, au point que même certains légitimistes, comme le comte de Falloux, finissent par y sacrifier. Après 1830, toutes les forces politiques se placent ouvertement dans la filiation de 1789, à l’exception d’une droite contre-révolutionnaire et catholique sociale dont les positions, après l’échec de la restauration d’Henri V, ne cessent de s’effriter, de se rétracter, sur leurs bastions du Languedoc blanc et de l’Ouest vendéen, angevin et breton.
Cependant, à certaines époques, idéologiquement plus combatives, nous avons assisté à de nouvelles offensives régénératrices. Ainsi, au cours des trente premières années de la troisième République, les gouvernements républicains et républicains radicaux se sont employés à laïciser l’école et la société toute entière, objectif qui fut atteint en 1905 avec une loi de Séparation qui ne fut en rien une loi d’apaisement mais une loi de combat imposée par la gauche radicale à une France encore majoritairement catholique pratiquante.
Plus tard, les affrontements idéologiques des années 1930, la Seconde guerre mondiale et la guerre civile des années 1943-1946 ont été une nouvelle étape dans la régénération révolutionnaire.
Depuis 1968, l’entreprise de régénération s’est attaquée à la famille et au mystère de la vie, à des principes qui découlent pourtant du droit naturel. Il est tout à fait éclairant que la loi de dénaturation du mariage adoptée en 2013 ait été justifiée par la volonté d’opérer un « changement de civilisation ».
Aujourd’hui, la classe politique unanime communie, peu ou prou, aux grands principes de la régénération révolutionnaire :
• Une anthropologie matérialisante qui est, aujourd’hui, au cœur des lois de destruction de la vie ; et qui alimente, par ailleurs, tout un système économique productiviste et consumériste.
• Une conception individualiste et contractualiste de la société qui nie l’existence des communautés naturelles. De là, la négation du caractère naturel de la famille ; de là, également, la négation du caractère naturel de la patrie, « terre des pères ». Comme l’a montré Jean de Viguerie, la patrie révolutionnaire est le fruit d’un contrat social fondée sur l’adhésion à des valeurs idéologiques ; cette conception de la patrie permet, aujourd’hui, la construction d’ensembles supranationaux artificiels.
• La « dictature du relativisme », dénoncée par Benoît XVI, qui brouille les notions de « Bien » et de « Mal », de « Juste » et d’« Injuste », et les réoriente dans la perspective d’une volonté démocratique fabriquée de toutes pièces par les « faiseurs d’opinion ». Cette « dictature du relativisme » engendre la négation de l’autorité du droit naturel ; elle engendre également une laïcité qui entend interdire à la religion « l’espace public » ; elle assoit la primauté du principe d’égalité, substitué au principe d’équité ; elle alimente, enfin, la religion des droits de l’homme, droits définis de manière abstraite et évolutive, ce qui les expose aux manipulations sémantiques, aux redéfinitions conceptuelles, aux sophismes de toutes sortes qui permettent d’en offrir une interprétation compatible avec les intérêts financiers et idéologiques du moment. Rompre avec ces principes de régénération révolutionnaire exigerait une conversion mentale : rompre avec l’abstraction, le conceptuel, le virtuel pour revenir au réel ; accepter de soumettre la volonté humaine au respect de la réalité, de la nature des choses.

Corsaire : Dès son commencement, la Révolution a rencontré des oppositions. Quels sont les traits de cette opposition ?

Philippe Pichot-Bravard : La Contre-Révolution est apparue dès l’été 1789. Elle s’est exprimée par une triple opposition.
Opposition parlementaire d’abord, au sein de l’Assemblée nationale constituante, parmi ces députés qui se réunissent, à partir du 11 septembre 1789, à la droite du président. Cette opposition, par-delà sa diversité, est unie par un quadruple refus :
1- Refus de la politique de table rase ;
2- Refus de la souveraineté nationale, au nom de la souveraineté royale historique ;
3- Refus d’une constitution écrite volontariste ;
4- Refus de l’uniformisation juridique, au nom de la diversité statutaire traditionnelle.

Opposition populaire, ensuite, illustrée par la spectaculaire résistance des provinces de l’Ouest de la France, vendéens et chouans, au nom de Dieu, du Roi et de leurs libertés, résistance à laquelle fait écho celle du Languedoc blanc. Aux quatre coins du Monde, toutes les entreprises de subversion révolutionnaire susciteront de semblables résistances populaires, comme l’a montré le Pr. Yves-Marie Bercé. Si la Christiade mexicaine est, aujourd’hui, la plus connue, il ne faut oublier, notamment, la résistance tyrolienne d’Andreas Hofer à l’occupation napoléonienne, les guerres carlistes espagnoles, les résistances paysannes à l’unité italienne ou encore les résistances paysannes au totalitarisme léniniste qu’Alexandre Soljenitsyne avait comparées à la résistance vendéenne lors de sa visite aux Lucs-sur-Boulogne en 1993.

Opposition intellectuelle enfin, illustrée dans un premier temps par Edmund Burke, Louis de Bonald et Joseph de Maistre.
L’argumentation d’Edmund Burke est particulièrement intéressante : elle affirme que la proclamation de la Liberté abstraite peut être dangereuse pour la préservation des libertés concrètes ; elle affirme que les droits de l’homme, déclarés de manière abstraite, risquent fort de voiler des atteintes graves et répétées aux véritables droits de l’homme. A cet égard, Burke annonce ce que sera l’intuition géniale de Tocqueville dans le deuxième livre de De la Démocratie en Amérique : le caractère despotique que pourrait revêtir la démocratie dans le monde futur.
Plus tard, Antoine Blanc de Saint-Bonnet, Mgr Pie, et les catholiques sociaux René de La Tour du Pin et Maurice Meignan ont apporté leur contribution à la pensée contre-révolutionnaire, une contribution qui a alimenté les encycliques pontificales, celles de Léon XIII et de Pie XI en particulier, notamment Rerum Novarum, Quas Primas et Quadragesimo Anno.

Au tournant du XIXe siècle et du XXe siècle, l’école de l’Action française, avec Charles Maurras, Léon Daudet et Jacques Bainville ont rendu à la contre-révolution politique la vitalité qui lui manquait, tout en mêlant à la pensée contre-révolutionnaire des éléments qui ne sont pas contre-révolutionnaires. Ainsi, le royalisme de l’Action française n’est pas de même nature que le royalisme traditionnel. Alors que ce dernier puise sa justification dans le principe de transcendance et dans la mission de justice, le royalisme d’Action française est placé au service d’une doctrine nationaliste. Maurras s’est rallié à la monarchie parce que ce régime était à ses yeux le plus apte à défendre l’intérêt national dans les relations internationales. En outre, sa doctrine est tributaire, pour partie, du scientisme des Lumières. Il n’en demeure pas moins que l’école de l’Action française a formé plusieurs générations d’écrivains et de penseurs contre-révolutionnaires, notamment Jean Ousset et Jean Madiran. Tandis que Jean Ousset s’est employé à penser les conditions d’une restauration d’une Cité catholique, Jean Madiran, dans Itinéraires, a patiemment décortiqué et dénoncé les méthodes subversives employées par le Parti Communiste et ses courroies de transmission ; il a décortiqué les méthodes subversives employées, à l’occasion du deuxième concile du Vatican, par des journalistes, des intellectuels et certains clercs, pour introduire l’esprit révolutionnaire dans l’Église. […]


Extrait :

« « Le Roi a convoqué les États généraux pour la régénération du royaume. » Par ces mots prononcés à la tribune de l’Assemblée le 13 juillet 1789, Mounier montre l’ampleur de la tâche qui attend les députés. « Régénération », le mot est dans toutes les bouches. « Régénérer », tel est le mot d’ordre. Il s’agit de re-générer, de redonner naissance, de fonder une France nouvelle. Les révolutionnaires ont l’ambition de fonder un ordre nouveau qui permettra, dès ici-bas, le règne du Bonheur, d’un bonheur matériel. « Législateurs e ce vaste empire, réfléchissez que vous devez faire le bonheur de vingt-quatre millions d’hommes », rappelle Sillery le 3 août 1789.

Cette ambition régénératrice est ce qui caractérise le mieux la Révolution française. Elle distingue la Révolution de toutes les frondes qui ont jusque-là troublé la paix du royaume. Elle lui confère, par-delà sa complexité et la multiplicité des causes qui l’ont provoquée, son caractère idéologique. « La Révolution française est la première révolution idéologique de l’histoire », souligne Philippe Bénéton. Elle est un bouleversement complet de l’ordre de la cité nourri par une idéologie, un bouleversement visant à remplacer l’ordre établi par un ordre nouveau inspiré par des idées. Par-delà les différences qui distinguent 1789 de 1793, cette idéologie participe à l’unité de la Révolution. Qu’est-ce que l’idéologie ? « L’idéologie est une promesse de salut et une doctrine de combat, une promesse de salut temporel tenue pour infaillible et indiscutable, à accomplir dans l’histoire présente par l’action révolutionnaire », écrit Philippe Bénéton.

Afin de gagner à elle les esprits, l’idéologie détourne à son profit le sens des mots, ce qui rend délicate la lecture des discours révolutionnaires. Liberté, peuple, patrie, tyrannie, aristocratie, fanatisme : tous ces mots n’ont pas dans la bouche de ceux qui les prononcent le sens que leur donnent les dictionnaires du temps. Ainsi le mot peuple ne désigne pas la population française dans sa totalité, mais une entité abstraite qui réunit ceux qui adhèrent aux valeurs idéologiques. Ceux qui rejettent les principes de la Révolution, fussent-ils paysans ou artisans, ne font pas partie du peuple ; ce sont des « ennemis du peuple » et des « aristocrates ». Le mot patrie ne désigne plus la terre des pères mais le contrat social. Servir la patrie, ce n’est pas servir la France mais servir la Révolution. Ainsi un patriote est nécessairement révolutionnaire ; un adversaire de la Révolution est ipso facto un étranger, un traître en puissance. La tyrannie n’est plus le régime dans lequel ceux qui gouvernent ne recherchent que leur intérêt sans se préoccuper du bien commun, c’est, dans le discours idéologique, le régime qui fait obstacle à la liberté, c’est-à-dire à la volonté de la nation souveraine. La monarchie absolue devient donc, par définition, tyrannique, alors que la dictature exercée par les Assemblées successives participe du règne de la liberté, même si, concrètement, cette dictature conduit à supprimer l’exercice de nombreuses libertés, notamment religieuses. Il est vrai que les pratiques religieuses manifestant la foi dans l’au-delà, dans la présence réelle et dans la vie de la grâce sont précisément ce que la rhétorique idéologique qualifie de fanatisme. Le philosophe voltairien La Harpe explique ainsi en 1797 que « le propre de la langue révolutionnaire est d’employer des mots connus, mais toujours en sens inverse ». Cette manipulation de la langue éclaire celle des intériorités humaines qu’exige la régénération révolutionnaire : « La liberté doit exister dans les mots par lesquels vous exprimez les choses », affirme Robespierre le 8 octobre 1789. La régénération doit changer « l’esprit public », estime Thouret au printemps 1790. L’une des préoccupations des législateurs qui procèdent à la régénération de la France est, comme l’a relevé Xavier Martin, de « s’approprier l’homme ». »

Table des matières :

PRÉFACE
INTRODUCTION
I. UNE CRISE SANS PRÉCÉDENT
II. LES ÉTATS GÉNÉRAUX
III. LA RADICALISATION RÉVOLUTIONNAIRE
IV. L’ASSEMBLÉE NATIONALE CONSTITUANTE
V. UNE FRANCE NOUVELLE
VI. LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE LA CONSTITUANTE
1. De la sécularisation à la persécution
2. De l’instrumentalisation du religieux à la religion de la Patrie
VII. LA CHUTE DU ROI
1. Le Roi face à la Révolution
2. La crise de Varennes
3. L’Assemblée législative
4. Le renversement de la monarchie constitutionnelle
VIII. LA MORT DU ROI
1. Les premières escarmouches entre Girondins et Montagnards
2. Le procès de Louis XVI
3. Le sacrifice du Roi
IX. GIRONDINS ET MONTAGNARDS DANS LA RÉPUBLIQUE MENACÉE
1. La crise du printemps 1793
2. La défection de Dumouriez
3. Les sans-culottes
4. L’élimination des Girondins
5. Une méthode totalitaire
6. La France contre Paris
X. VERS LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE
XI. LA DICTATURE RÉGÉNÉRATRICE
XII. LA CHUTE DE ROBESPIERRE
1. L’élimination des factions
2. La guerre des comités
3. Thermidor
XIII. LA RÉACTION THERMIDORIENNE
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
INDEX

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