Les deux patries – Jean de Viguerie

Publié le Mis à jour le


lesdeuxpatries

Titre : Les deux patries – Essai historique sur l’idée de patrie en France (Prix des Intellectuels indépendants 1998)

Auteur : Jean de Viguerie

Date de sortie : 1998 (1ère édition); 2004 (2ème édition revue et complétée); 2017 (3ème édition, poche)

Résumé / Quatrième de couverture :

« Il existe bien deux patries. L’une est la terre des pères, le pays de naissance et de l’éducation. Celle-ci a toujours existé. L’autre est récente. Elle date des Lumières et de la Révolution. Elle représente l’idéologie révolutionnaire. Les paroles de la Marseillaise expriment son idéal. La première est la France. La seconde n’est pas la France, mais la France est son support et son instrument. A chacune son patriotisme : celui de la première est fait de gratitude et de piété ; celui de la seconde est marqué par la passion et la démesure. Le patriotisme traditionnel impose le devoir de reconnaissance. Le patriotisme révolutionnaire exige le sacrifice d’innombrables vies. On voit combien les deux patries et les deux patriotismes sont étrangers l’un à l’autre.

Pourtant, depuis 1789, les Français n’ont cessé de les associer, allant même jusqu’à les confondre. Au point de voir la France dans la patrie révolutionnaire et de vouer à la douce terre natale la violente passion du patriotisme idéologique. Seulement cette confusion ils ne l’ont pas commise d’eux-mêmes, mais par l’effet d’une longue et habile manipulation. Si la patrie révolutionnaire a été substituée à la France, à notre pays, cela s’est fait à l’insu des Français.

La tromperie a culminé avec les guerres et surtout celle de 1914-1918. On a dit aux Français en 1914 : « c’est la guerre du droit », et ils l’ont cru. Avant tout ils ont cru que la guerre du droit était la guerre de la France. Alors ils ont engagé tout leur courage et sont allés se faire tuer par centaines de milliers. On sait que ce grand massacre a épuisé la substance de la France.

Le présent livre évoque l’histoire des deux patries et des deux patriotismes. Il montre comment la patrie révolutionnaire a capté la patrie traditionnelle, la patrie qui était la France, pour se substituer à elle, et finalement la détruire. »

Pourquoi lire ce livre ? / Commentaires :

L’auteur établit une différence importante entre le patriotisme classique et le patriotisme révolutionnaire.

« Comment les Français ont conjugué deux patriotismes antagonistes, ou la subversion du sentiment naturel d’amour de son pays par un « patriotisme » au service de l’idéologie révolutionnaire. »

« C’est un livre auquel je suis resté très attaché, probablement parce que c’est un ouvrage que j’ai longtemps préparé dans ma tête à la fin de ma carrière de professeur et que j’ai écrit une fois délivré de l’Alma Mater, dans la plus parfaite liberté et en désirant écrire ce que j’avais médité. » – Témoignage de l’auteur.

Introduction du livre :

« Toute histoire de l’idée de patrie est vaine, si les deux sens du mot ne sont pas distingués. Le premier est le sens traditionnel conforme à l’étymolo­gie. Le mot « patria » dans le latin médiéval, et le mot « patrie » adopté par la langue française au seizième siècle, désignaient la terre des pères, le pays de la naissance et de l’éducation. L’amour de la patrie – le mot patriotisme n’existait pas encore – rendait à la France les devoirs de la piété avec les honneurs du respect et de la fidélité. La patrie était la France. La France était un être moral doté de vertus. Les Français évoquaient souvent ces vertus de la France et voulaient s’en montrer dignes. En cas de guerre certains d’entre eux acceptaient de donner leurs vies. Mais aucune obligation n’était faite au commun des citoyens de mourir pour la patrie sur simple réquisition du prince.

Le deuxième sens peut être qualifié de révolutionnaire. Il se précise peu à peu au cours des dix-septième et dix-huitième siècles. La nouvelle patrie est d’abord celle des libertins, tout pays où l’on est bien. Elle devient ensuite celle des philosophes des Lumières tout pays où l’on est bien par la vertu des « droits du genre humain ». Enfin elle se réalise pleinement dans la patrie de la Révolution, c’est-à-dire dans les droits de l’homme.

Cette patrie n’est pas la France, et la France ne représente pour elle qu’un support et un instrument. Le patriotisme qui lui correspond, la divinise, l’adore, la place au-dessus de tout, déclare à ses ennemis une haine mortelle et réquisitionne à son service les vies de tous les citoyens. On voit que ce deuxième sens n’a rien à voir avec le premier.

Pourtant les Français, tout en conservant le premier, ont aussi adopté le second. Ils ont même fini par les confondre. Au point de voir la France dans la patrie révolutionnaire, et de vouer à leur pays natal la passion exclusive et frénétique exigée par la patrie jacobine, ils se sont mis à aimer la France comme la patrie révolutionnaire veut l’être, c’est-à-dire à l’égal de Dieu.

Les richesses et les énergies du patriotisme naturel ont été détournées de leur objet et mobilisées au service d’une patrie qui n’était pas la France, qui n’était qu’une utopie. En somme la patrie révolutionnaire a été substituée à la France, mais à l’insu des Français.

Ce fut le résultat d’une longue manipulation. Habiles serviteurs de l’idéologie des droits de l’homme, les politiciens des régimes successifs depuis l’Empire jusqu’à la Cinquième République, parlant sans cesse de la chère France immortelle, ont effectué le plus gros du travail de brouillage des esprits.

Mais d’autres leur ont bien facilité la tâche. Des historiens ont présenté le patriotisme révolutionnaire ou bien comme le premier patriotisme français digne de ce nom, ou bien comme le plein accomplissement du patriotisme traditionnel. Des militaires, des ecclésiastiques et de grands écrivains nationaux ont exalté la France guerrière et la grandeur de la mort pour la patrie.

Sans eux la patrie révolutionnaire n’aurait jamais convaincu les Français. Sans eux elle n’aurait jamais réussi à faire croire qu’elle était la vraie patrie, qu’elle était la France. Cette patrie n’était qu’un mythe, mais des personnes respectables, des généraux, des évêques et des académiciens l’ont présentée comme une réalité, la réalité de la France. Il n’y avait plus qu’à mourir.

La tromperie a culminé avec les guerres, et surtout celle de 1914-1918. On a dit aux Français en 1914 « C’est la guerre du droit » et ils l’ont cru. Et surtout ils ont cru que la « guerre du droit » était vraiment la guerre de la France. Alors ils ont engagé tout leur courage, et sont allés se faire tuer par centaines de milliers pour le seul avantage de la patrie révolutionnaire.

Ces innombrables vies sacrifiées ont certes rendu à la France l’Alsace et la Lorraine, mais elles ont servi principalement l’expansion de l’idéologie des droits de l’homme. Un si grand holocauste aurait dû frapper d’horreur les survivants et leur inspirer la plus grande répulsion pour la divinité avide de ces sacrifices sanglants. Il n’en fut rien. Au contraire tout se passa comme si le sang humain avait humanisé la déesse, et les dernières préventions tombèrent.

Un de nos amis, de famille royaliste et catholique, nous raconta un jour cette anecdote : il avait douze ans alors – c’était pendant la dernière guerre – son frère cadet et lui se plaisaient à chanter à tue-tête le refrain de la Marseillaise et celui du Chant du Départ. Un jour leur mère, les ayant écoutés, leur dit : « Autrefois, nous ne voulions pas de ces chants dans nos familles, car c’étaient des chants révolutionnaires, mais aujourd’hui nous les acceptons à cause des soldats de la guerre de Quatorze, qui souvent sont morts en les chantant. »

Après la mort des soldats, la mort du pays lui-même : en ces dernières années du vingtième siècle nous entrons dans la dernière phase, celle de la disparition de la France. Le patriotisme révolutionnaire y travaille depuis longtemps. Nous savons que déjà les hommes de la Révolution, et leurs successeurs et disciples du dix-neuvième siècle, rêvaient d’une France absorbée dans le genre humain. Mais ils avaient encore besoin de la France et du sang français pour imposer aux pays esclaves l’idéologie libératrice des droits de l’homme.

Aujourd’hui cette idéologie règne dans tout l’univers. La situation n’est donc plus du tout la même. Conserver la France n’a plus d’intérêt. On peut même considérer son éventuelle survie comme un obstacle à l’avènement de la patrie mondiale confondue avec le genre humain. il importe donc de hâter sa disparition. Cela ne fera pas difficulté, car elle est déjà morte. Les guerres. les discordes et les épurations du patriotisme révolutionnaire l’ont vidée de sa substance. Le sacrifice des Français a préparé celui de la France. Il était temps de dire ces choses, et c’est pourquoi nous avons écrit ce livre. »

Extraits :

« Le premier est le sens traditionnel conforme à l’étymologie. Le mot « patria » dans le latin médiéval, et le mot « patrie » adopté par la langue française au seizième siècle, désignaient la terre des pères, le pays de la naissance et de l’éducation. L’amour de la patrie – le mot patriotisme n’existait pas encore- rendait à la France les devoirs de la piété avec les honneurs du respect et de la fidélité. La patrie était la France. La France était un être moral doté de vertus. Les Français évoquaient souvent ces vertus de la France et voulaient s’en montrer dignes. En cas de guerre certains d’entre eux acceptaient de donner leurs vies. Mais aucune obligation n’était faite au commun des citoyens de mourir pour la patrie sur simple réquisition du prince. »


« La nouvelle dévotion, ou le nouveau patriotisme, comme on voudra, s’inspire de la pensée médiévale. Car le Moyen Âge n’est plus considéré comme un temps d’obscurantisme. Dans les dernières décennies une pléiade d’historiens et d’historiens de la littérature et des arts, les Gustave Cohen, les Louis Réau, les Joseph Bédier et les Émile Mâle, pour ne citer que les principaux, ont révélé au grand public les grandeurs et les prestiges de cette époque, ainsi que la nature de son attachement à la France. Des textes comme la Chanson de Roland ou les poèmes de Charles d’Orléans, et des institutions comme la chevalerie, retrouvent grâce à eux leur jeunesse première. Il semble aux nouvelles générations que les preux sont leurs frères. Cela est particulièrement sensible chez les Scouts de France. Le scoutisme ambitionne de reconstituer la chevalerie. Le scout est un chevalier moderne. Il est fidèle à sa patrie, mais cette patrie n’est pas la patrie révolutionnaire, c’est la France chrétienne, la France des vertus. »


« Dans les débuts de la Révolution la patrie n’est rien d’autre que la patrie philosophique, celle des droits de l’homme décrétée d’existence. Les révolutionnaires disent à peu près ceci : « Nous avons les droits de l’homme, et ces droits se trouvent maintenant consacrés en loi de l’État; nous avons donc une patrie. » La patrie est toujours associée par eux aux droits de l’homme. Sur les autels de la patrie est toujours gravée la Déclaration des Droits. La patrie est toujours associée à la Loi. Le 14 juillet 1790, jour de la Fédération Générale, sur l’arc de triomphe du Champ-de-Mars, les citoyens pouvaient lire cette devise : « La Patrie ou la Loi peut seule nous sauver. » Ils ne s’en étonnaient pas : d’une certaine manière c’est la Loi qui a fait exister la patrie.
Cette patrie ne se confond pas avec la France. Elle a pour cadre actuellement la France, et les Français en sont très fiers, mais elle s’étendra un jour au genre humain tout entier. »


« On peut s’étonner de voir les patriotismes de droite et de gauche présenter les mêmes caractères révolutionnaires, mais si les philosophies sont les mêmes, il n’y a pas lieu d’en être surpris. N’oublions pas non plus les origines du mouvement nationaliste : elles sont révolutionnaires et républicaine. Déroulède, le fondateur, honore les Droits de l’homme. Boulanger, son héros, est un républicain et un homme de paille de Clemenceau. Alfred Naquet, principal conseiller de Boulanger, n’a d’ambition que de sauver la République (par le moyen d’une révision constitutionnelle). Il est d’ailleurs président du « comité national républicain ». Le nationalisme est sorti de là.
Le boulangisme est précieux à la République. En se ralliant (même les légitimistes) à Boulanger, les monarchistes entrent dans l’esprit du patriotisme révolutionnaire qui est l’idéologie de ce régime. En somme le boulangisme dote le régime d’un adversaire inoffensif, puisqu’il partage son idéologie. »


« Évoquant dans ses Mémoires la mort de son fils au champ d’honneur en 1918, le commandant de Pampelonne écrit sans broncher : « … Ma famille (…), comme toutes les familles françaises, paya son tribut à la Patrie. » Comme toutes les familles. C’est donc normal et c’est juste. Et c’est beau : la cause de la patrie n’est-elle pas, dit encore le commandant de Pampelonne, « la plus noble des causes » ? Effrayante tromperie. Tous ces parents héroïques, tous ces enfants magnanimes, tous ont été trompés d’indigne manière. On les a persuadés que cette patrie divinisée, cette patrie assoiffée de sang, était la leur. Ils ont cru combattre pour la France, alors qu’ils combattaient pour la patrie révolutionnaire, c’est-à-dire pour rien. Ils l’ont cru parce que toute une propagande, depuis plus de cent ans, travaillait à le leur faire croire. Propagande des révolutionnaires eux-mêmes, mais aussi des catholiques et des nationalistes imprégnés eux aussi de patriotisme révolutionnaire, et croyant toujours et croyant plus que jamais que les hommes de la Révolution avaient voulu vraiment sauver la France. Le croyant même au point de les proposer en modèles (les autres devaient bien rire) aux politiciens du régime chargés de la conduite de la guerre. […]
Ainsi le patriotisme révolutionnaire triomphait, mais l’attachement à la France déclinait. Car en attribuant à la France les exigences de la patrie révolutionnaire, on la rendait haïssable. Comment s’attacher à un tel monstre ? Les orphelins de guerre – on les compte par millions – sont encore des enfants, mais ils protestent dans leurs cœurs : « C’est cela votre France, disent-ils, cette idole inhumaine, avide du sang de nos pères, et pouvons-nous l’aimer ? » Ils se trompent : la déesse cruelle qu’ils accusent est la patrie révolutionnaire, non la France. Mais comment le sauraient-ils ? Nul ne pourrait le leur expliquer. La manipulation est parfaite. »


« En ces années 1940-1945 le patriotisme ne s’est jamais mieux porté. Certes on n’aime pas la même patrie; on aime des patries différentes, mais on les aime avec la même passion. Cela est frappant lors de la guerre civile opposant miliciens et résistants : ils n’ont pas la même conception de la patrie, mais ils ont le même amour. « Je meurs pour ma patrie, je meurs pour que vive la France », disent pareillement dans leurs dernières paroles ou leurs ultimes lettres les condamnés à mort des deux partis. »


« Mais à la différence des gaullistes, ils lui donnent un sens qui n’est pas le sens révolutionnaire. Pour eux la patrie est le « pays ». Elle est formée de familles. Elle est fondée sur l’effort commun. Le Maréchal qualifie la famille de « cellule essentielle de la société et de la patrie », et le travail de « ressource suprême de la patrie ». »


« …le Maréchal n’a pas assez de mots pour dénoncer la mentalité issue selon lui des droits de l’homme : « Je vous ai rappelé, dit-il aux membres du Conseil national, que les malheurs de la patrie sont venus avant tout d’un individualisme excessif, d’une fausse conception de la liberté, et d’un fléchissement de la conscience nationale, remplaçant trop souvent le respect du devoir par la revendication des droits »


« Dans un article de 1949 le philosophe Louis Rougier établit une nette distinction entre l’amour de la France réelle, « amour du sol, de ses cités, de ses foyers », et le « patriotisme idéologique », « grande innovation de la Révolution française». Nul n’avait parlé ainsi depuis Cochin. »


« Le service militaire obligatoire pour tous était l’une des institutions essentielles nées de la Révolution. Rousseau en avait énoncé les principes, et depuis 1789 il fallait que tout citoyen fût soldat. La fin du service armé prouva la transformation définitive du patriotisme révolutionnaire. On sut qu’il était vraiment passé de la première phase, celle de l’extermination des Français, à la deuxième, celle de la destruction de la France elle-même.
Sans pour autant renier sa nature profonde. Le projet de 1996 au sujet du nouveau « service national » invoque, dans un langage digne de Montesquieu et de Robespierre, l’ « idéal républicain » où la patrie et l’égalité se confondent. « Si le service national, écrivait Jacques Chirac, est peu à peu devenu inadapté, je dois et je veux défendre l’idéal républicain auquel il se réfère, qui est un idéal d’égalité, un idéal de solidarité, un idéal de patriotisme. » Dans le stage tenant lieu de service, le même Chirac prévoit une « information civique sur le fonctionnement de notre démocratie et de nos institutions, sur le respect des droits de l’homme ». Il n’y a donc pas de rupture; le patriotisme révolutionnaire continue.
Certes nous avons vu disparaître certains signes et certains rites. On ne fait plus chanter la Marseillaise aux enfants des écoles, et dans la plupart des casernes les saluts aux couleurs ont cessé. Mais l’essentiel de la liturgie a été conservé. On célèbre toujours les fêtes nationales du 11 novembre et du 8 mai. On continue de faire les cérémonies des monuments aux morts et de fleurir les statues des poilus. […] Mais il y a une autre raison : le patriotisme belliciste doit être gardé en réserve; on peut avoir à s’en servir. Car la patrie révolutionnaire aura toujours des ennemis intérieurs, des traîtres qui la mettront en péril mortel. Hier les « aristocrates » et les « fanatiques », aujourd’hui les « fascistes » et les « révisionnistes ». Ici le patriotisme humanitaire ne suffit pas. Il faut recourir à la vieille panoplie de 1792 et de 1871 : les tambours, les hymnes, la Patrie en danger, l’exécration des sous-hommes qui refusent les Droits de l’homme, autant d’articles ayant fait leurs preuves. Et si l’on négligeait d’en user, les méchants traîtres se les approprieraient. […] La Révolution se nourrit de traîtres. Sans traîtres elle dépérit. A défaut elle se contente des « nostalgiques » de la traîtrise, et en attendant meilleure prise, les cloue au pilori.
Voilà pour le patriotisme révolutionnaire. Soyons rassurés à son sujet. Sa nature profonde n’est pas altérée. Sa vitalité est intacte. Il continue à vénérer la mort. Il exclut toujours le « sang impur ». Sa transformation humanitaire n’a nullement diminué sa capacité de haine. »


« Quant à l’autre patriotisme, celui de l’attachement à la France, beaucoup de Français n’en ont plus la moindre idée. Cela ne saurait nous surprendre. Piété signifie gratitude. Comment éprouver de la gratitude, si rien ne vous a été donné ? Aux générations montantes les trésors de la France n’ont pas été dispensés. Même leur propre langue ne leur a pas été apprise. De leur propre histoire les jeunes gens ne savent rien. Les plus savants ne connaissent que la Révolution et De Gaulle. « Ce n’est pas mal », se félicitait récemment un écrivain médiatique. Oui, mais ce n’est pas suffisant, nous le voyons, pour éveiller l’amour de la France. »


« Car un pays vivant rassemble au cœur de son être la patrie et la nation.
Or, on peut douter que la France ait encore l’une et l’autre.
La patrie, disait Maurras, ce sont « des hommes vivants ». Il n’est pas de patrie sans communication entre des hommes vivants. Si la patrie est principe de génération et d’éducation, elle ne peut, quoi qu’en dise Barrès, résider seulement dans les morts et dans le passé. Il faut qu’elle soit aussi dans les hommes vivants. Ses leçons ne passeront pas d’elles-mêmes des cercueils des morts aux berceaux des enfants. Il faut des vivants pour les recueillir et pour les transmettre. Il faut des parents, des foyers, des familles, des cousinages et des amis. Il faut des prêtres, des maîtres et des sages. Ce sont eux qui communiquent l’héritage. Ce sont eux qui révèlent le mystère des vertus, ce sont eux qui font parler les livres. Point de patrie sans eux.
Alors point de patrie. Car dans la France d’aujourd’hui ces vivants-là se raréfient. Et ceux qui restent éprouvent bien du mal à remplir leurs fonctions. Ou la censure de la pensée unique les voue à l’isolement, ou les esprits se ferment à leurs leçons. Et puis un jour ils meurent et n’ont pas de successeurs parce qu’ils n’ont pas eu de disciples. On les a empêchés d’en avoir. Alors viennent se mettre à leur place des hommes qui ont peu reçu et qui par conséquent ne donneront pas beaucoup. Dans les années soixante du vingtième siècle, le courant a été coupé. Le savoir essentiel, le savoir indispensable à la vie n’a plus été transmis. De cet accident gravissime le corps social n’est pas près de se remettre. Nous n’avons plus que des intelligences inquiètes. Comme elles n’ont pas appris la vertu du savoir, elles ne cessent de s’interroger sur ce qu’il faut faire. Elles ne savent pas qu’il faut d’abord connaître et contempler. La patrie se trouve de ce fait exposée au péril de mort. Car toute patrie est fragile. Seules les méditations des sages peuvent l’aider à survivre.
On nous propose le patrimoine. Il n’y en a plus aujourd’hui que pour le patrimoine: on le dirige, on le conserve, on y fait carrière, on le visite, on y promène sans cesse des enfants ébahis, enfin on organise en son honneur des journées de célébration. On dirait que le patrimoine a remplacé la patrie. Beaucoup d’ailleurs espèrent en lui. À défaut de parents, se disent-ils, à défaut de maîtres capables, le patrimoine pourrait sans doute relayer la patrie. Conservons, célébrons ces monuments, éclairons-les la nuit. En retour ils nous transmettront les leçons du passé. Naïve illusion: ce n’est que du passé conservé. Le patrimoine ne peut pas remplacer les hommes vivants. Le patrimoine ne sera jamais la patrie. Nous devons nous rendre à l’évidence, la patrie a disparu à nos yeux.
De même que la nation.
L’indépendance et la souveraineté sont les conditions nécessaires de l’existence d’une nation. Or, nous savons ce que l’européisme et le mondialisme ont fait de l’indépendance et de la souveraineté de la France. Une nation est une association politique, une cité. Or, il n’est pas de cité sans lien entre les citoyens, et ce lien, dit Aristote, est l’amitié. L’amitié politique garante de l’union et du bonheur politique. Mais cette amitié ne peut se concilier avec la persécution. Depuis plus de deux siècles sont persécutés dans notre pays ceux qui refusent de rendre un culte aux mythes appelés droits de l’homme.
La patrie disparue, la nation désagrégée, il reste l’État.
De fait, la France n’existe plus que par l’État, par sa puissance grandissante qui envahit tout, qui dévore tout, qui paralyse tout. »


« Mais l’État ne peut que détruire la France. C’est sa pente naturelle depuis la Révolution. Sa mécanique fonctionne révolutionnairement : le « ressort principal » qui l’actionne, n’est pas l’amour de la France, mais celui de la patrie mythique, celui du mythe des droits de l’homme. On a écrit de l’État léniniste qu’il était « un État contre son peuple », mais on peut en dire autant du nôtre. Si l’on veut que l’État cesse d’être contre le peuple, il ne suffit pas de changer la Constitution, de modifier les institutions et les lois, ni même d’appeler au pouvoir des hommes honnêtes animés de l’amour du bien commun. Il faut changer la nature même de l’État. Il faut instaurer un autre État dont l’idéologie soit absente. Il faut que puisse naître enfin du corps social une nouvelle association politique. Avec l’État issu des Lumières et de la Révolution, on ne fera jamais rien. Les Vendéens et le comte de Chambord l’avaient compris. Un jour peut-être les Français le comprendront. »


« La patrie, disait Maurras, ce sont « des hommes vivants ». Il n’est pas de patrie sans communication entre des hommes vivants. Si la patrie est principe de génération et d’éducation, elle ne peut, quoi qu’en dise Barrès, résider seulement dans les morts et dans le passé. Il faut qu’elle soit aussi dans les hommes vivants. Ses leçons ne passeront pas d’elles-mêmes des cercueils des morts aux berceaux des enfants. Il faut des vivants pour les recueillir et pour les transmettre. Il faut des parents, des foyers, des familles, des cousinages et des amis. Il faut des prêtres, des maîtres et des sages. Ce sont eux qui communiquent l’héritage. Ce sont eux qui révèlent le mystère des vertus, ce sont eux qui font parler les livres. Point de patrie sans eux.

Alors point de patrie. Car dans la France d’aujourd’hui ces vivants-là se raréfient. Et ceux qui restent éprouvent bien du mal à remplir leurs fonctions. Ou la censure de la pensée unique les voue à l’isolement, ou les esprits se ferment à leurs leçons. Et puis un jour ils meurent et n’ont pas de successeurs parce qu’ils n’ont pas eu de disciples. On les a empêchés d’en avoir. Alors viennent se mettre à leur place des hommes qui ont peu reçu et qui par conséquent ne donneront pas beaucoup. Dans les années soixante du vingtième siècle, le courant a été coupé. Le savoir essentiel, le savoir indispensable à la vie n’a plus été transmis. De cet accident gravissime le corps social n’est pas près de se remettre. Nous n’avons plus que des intelligences inquiètes. Comme elles n’ont pas appris la vertu du savoir, elles ne cessent de s’interroger sur ce qu’il faut faire. Elles ne savent pas qu’il faut d’abord connaître et contempler. La patrie se trouve de ce fait exposée au péril de mort. Car toute patrie est fragile. Seules les méditations des sages peuvent l’aider à survivre. »


Vidéo :

Table des matières :

Introduction
I. La France et la patrie des anciens Français
II. Une nouvelle patrie
III. La patrie révolutionnaire
IV. De Napoléon à Gambetta: une patrie mixte
V. Patriotisme républicain et nationalisme français
VI. La patrie de l’Union Sacrée
VII. Patrie et patriotisme entre les deux guerres
VIII. La patrie sera le genre humain
Épilogue

Une réflexion au sujet de « Les deux patries – Jean de Viguerie »

    […] n’a pas l’air d’avoir compris le propos du livre auquel il s’oppose (Les deux patries, de Jean de Viguerie), mais cela reste intéressant quand […]

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