Droite et Gauche, Tradition et Révolution – Jacques du Perron

Publié le Mis à jour le


droiteetgauche

Titre : Droite et Gauche, Tradition et Révolution (Tome 1)

Auteur : Jacques du Perron

Date de sortie : 1991

Résumé / Quatrième de couverture :

« Il existe d’excellentes histoires de la Droite et de la Gauche, ainsi que des centaines d’études sur le socialisme, le marxisme, la révolution. Mais, fort curieusement, aucun de ces ouvrages ne donne une définition claire et entière de ces forces politiques qui se livrent un combat sans merci depuis quelques siècles. C’est pourquoi nous tentons ici de répondre à la question : « Que sont véritablement la Droite et la Gauche ? »
Nous sommes persuadés de leur existence comme entités, comme choses en soi, contrairement à la plupart des exégètes. La Droite a toujours existé car elle n’est autre que l’inspiratrice politique des civilisations traditionnelles. La Gauche, d’apparition beaucoup plus récente, se pose en s’opposant à la Droite, en se révoltant contre l’ordre naturel des sociétés humaines.
En outre, ce livre se voudrait le vade-mecum de l’homme de droite par ses analyses, ses commentaires, ses citations de la plupart des grandes œuvres politiques de l’Antiquité à nos jours.
L’homme de droite l’était autrefois par instinct. Il doit l’être désormais d’une manière scientifique et raisonnée. »

Pourquoi lire ce livre ? / Commentaires :

« Une définition de la Droite et de la Gauche claire et raisonnée. De plus l’auteur utilise un système de réflexion logique et scientifique et y ajoute de nombreuses citations. »

Ce livre offre un aperçu général historique et doctrinal qui permet de comprendre ce qu’est réellement le clivage Gauche/Droite et l’évolution de ce rapport de force. L’auteur fait un historique depuis l’Antiquité pour comprendre les conceptions qui sont à l’origine de la Gauche et de la Droite, en maniant volontairement les anachronismes. Travail sérieux et objectif, très efficace pour les gens qui veulent commencer à comprendre la réalité de ce clivage – qui n’existe plus dans l’échiquier politique français, puisque tous les partis sont de gauche, mais qui existe bien dans la société.

L’auteur a bien compris ce qu’est la Gauche et le clivage qui traverse la société depuis 1789 puisqu’il dit à la page 139 : « un critère demeure irréfragable : si l’on admet les idées des « philosophes » du XVIIIe siècle et celles de la Révolution française avec leurs conséquences, on appartient à la Gauche », cite André Siegfried en épigraphe de l’introduction du livre : « Admettre l’esprit de 89 voilà entre la Gauche et la Droite la démarcation essentielle » et évoque à plusieurs reprises la théorie dite de « la table rase » de la Gauche. Mais il est dommage qu’il n’ait pas analysé plus en profondeur cet esprit des Lumières et de la Révolution et ses conséquences que l’on peut observer aujourd’hui. Pour aller plus loin sur le sujet, voir les 30 premières minutes de cette conférence d’Adrien Abauzit : https://www.youtube.com/watch?v=k5aMq7sBNbQ

Quelques extraits intéressants :

« Ainsi Jean Baechler a dénoncé la responsabilité décisive de l’incroyance européenne depuis le XVIIIe siècle dans le processus révolutionnaire : « Il s’est produit, écrit-il, un transfert des valeurs religieuses liées à la religion chrétienne et à l’Église, vers la politique (…) La corrélation nous paraît évidente : le Peuple, la Justice, l’Égalité, la Liberté…, qui sont des notions vieilles comme la vie en société, ont gagné leur majuscule et le statut de mythes capables de soulever les cœurs et obtenir des sacrifices enthousiastes, en un parallélisme frappant avec le déclin de la croyance en Dieu. Un de ces courants politico-religieux a donné, avec la Révolution française, la croyance fanatique en la Révolution, alors que, jusqu’ici, les analystes n’avaient jamais parlé que des révolutions. » La Révolution présente donc avant tout un caractère religieux – voilà une donnée absolument nécessaire à sa compréhension »


« Pour le philosophe russe (Berdiaev), naïfs et aveugles sont ceux qui s’imaginent la Révolution sous des formes idylliques; il n’en demeure pas moins que son prestige est toujours aussi éclatant. Cela s’explique si l’on considère l’être humain en tant qu’ « homo religiosus » qui, après s’être détourné des croyances traditionnelles, se voit contraint de rechercher des religions de substitution. Jean Baechler constate que le « révolutionnarisme » – c’est-à-dire le fait de prendre la Révolution comme fin, et non comme moyen – ne peut apparaître que dans un monde laïcisé, et il en déduit les conséquences : « prendre la révolution comme fin interdit que l’on puisse dire quoi que ce soit sur ce qui la suivra (…) Comme l’expérience prouve que les révolutions ne sont jamais la Révolution, en ce qu’elles n’instaurent pas un monde régénéré, le révolutionnarisme reporte toujours dans l’avenir l’avènement de la Révolution, dont les révolutions particulières ne sont que des étapes ou des trahisons. » Nous sommes là dans le domaine de la foi, l’homme moderne qui s’est détourné du Ciel, reporte toutes ses espérances sur la terre; le « révolutionnarisme » remplit alors une fonction eschatologique. « Le mythe de la révolution sert de refuge à la pensée utopique, il devient l’intercesseur mystérieux, imprévisible, entre le réel et l’idéal. La violence elle-même attire, fascine plutôt qu’elle ne repousse. » Dans une telle conjoncture les objections d’ordre rationnel se révéleraient absolument inopérantes. « La révolution triomphante devient l’objet de foi, et demande à l’homme une croyance absolue sur une adhésion sans réserve. Autrement dit, la révolution en tant que telle entre dans le panorama mental de l’homme avec un signe positif : c’est cela le mythe de la révolution. »


Pour mieux comprendre les conséquences dans le monde actuel des observations faites dans les deux extraits ci-dessus, voir cet article d’Adrien Abauzit : http://lagauchematuer.fr/2014/11/04/etre-de-gauche-rend-completement-con-2/


« La Terreur n’est donc pas un accident mais la fatalité des révolutions, c’est l’application pratique de la théorie dite de « la table rase » : pour édifier la Cité idéale sur des bases entièrement nouvelles il faut d’abord détruire tous les vestiges du passé. Cette nécessité de la coercition, qui semble inévitable pour réaliser non seulement l’Utopie mais simplement l’Égalité, a soulevé la réprobation de nombreux esprits tant religieux que laïcs. […] Mais la Terreur est produite aussi par l’Idéologie qui entretient d’étroites relations avec l’Utopie – on peut dire en effet que l’Idéologie n’est que la forme opérative, politico-religieuse, à prétentions scientifiques de l’Utopie »


« Si le principal projet, l’ambition majeure de la Gauche réside bien dans l’instauration sur terre d’un état paradisiaque, il est évident qu’elle s’oppose aux décrets de la Providence, et cela pour deux raisons : parce qu’elle nie la chute originelle et le fait que le paradis terrestre soit définitivement perdu, et parce qu’elle récuse la parole du Christ abandonnant à Satan la principauté de ce monde. Là se trouvent l’origine de la grande Révolte, de la Révolution, et de l’explication de son hostilité foncière, congénitale, envers la Religion. […] Et le philosophe russe (Berdiaev) de rappeler deux grandes vérités reconnues par toutes les civilisations traditionnelles : la société et l’État ne peuvent être fondés que sur des bases religieuses, spirituelles; la perfection et la béatitude ne sont possibles que dans la Royaume de Dieu.
Peut-être est-ce là le véritable péché contre l’esprit : oser s’attribuer les pouvoirs réservés au créateurs, et vouloir établir sur cette terre un ordre qui prétende rivaliser avec la perfection divine. Mais comme la Gauche ignore superbement, ou rejette dédaigneusement le péché, ce genre de réflexion ne saurait la troubler. Si l’on a souvent dit que le péché originel fournissait un excellent moyen de discrimination entre les deux « entités » qui font l’objet de notre étude, c’est parce que ce concept théologique se trouve à la racine de leurs conceptions optimistes ou pessimistes de la vie, et que sa négation est un préalable indispensable à l’élaboration des utopies révolutionnaires. Nous l’avons vu à propos de Rousseau : pas de République exemplaire sans bonté naturelle de l’homme. L’hybris de la Gauche ne se borne pas à nier le péché originel, elle nie le Mal en tant que principe métaphysique. C’est se donner la partie belle pour imaginer n’importe quelle chimère. « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ! » disait Dostoïevski; « Si le Mal n’existe pas, tout est possible ! » conclut la Gauche. »


« Mais si le parti de l’Ordre se réfère à une philosophie de l’Être, le parti du Mouvement, bien que fasciné par le Néant se doit d’adopter une philosophie du Devenir. Seul ce genre de philosophie peut correspondre avec l’esprit révolutionnaire et sous-tendre la principale idée-force de la Gauche, le Progrès. Si l’on suppose un homme perfectible, une société humaine progressant d’une façon assurée dans sa lutte  contre la Nature, une histoire en marche vers le Millénium, il faut choisir sinon une doctrine existentialiste qui affirme la primauté de l’existence sur l’essence, tout au moins une doctrine de l’action, une praxis, comme le marxisme. Dans une telle doctrine , la vérité n’est pas, elle se fait; il n’existe pas de Vérité en soi, mais seulement des vérités relatives. Nominaliste est l’homme de gauche, qui nie les Archétypes, les Idées au sens platonicien; réaliste est l’homme de droite, qui croit à la réalité transcendante des Idées. […]
On pourrait donc parler d’un subjectivisme de Gauche, engendrant l’utopisme, l’abstraction, la négation du réel, qui s’opposerait à l’objectivisme, au réalisme, à l’empirisme de Droite. Paradoxalement, la parti de la Révolution serait donc matérialiste et idéaliste, tandis que la parti de la Tradition serait empiriste. »


« Mais ce qui est peut-être le plus important, du point de vue de la problématique Droite-Gauche, c’est que le mythe de la révolution trouve un terrain particulièrement propice dans la mentalité moderne profondément imprégnée par l’idée de progrès et d’évolution. Il existe donc, comme nous l’avons déjà dit, une concordance remarquable portant sur de nombreux points entre l’esprit de gauche et l’esprit même du monde moderne, fondamentalement anti-traditionnel. Cette concordance place la Gauche dans une position très avantageuse alors que la Droite traditionnelle se trouve dans une position très fausse : elle se doit de lutter contre la Subversion, qui incarne la négation de l’Ordre, et elle ne doit pas défendre l’ordre actuel puisqu’il n’est qu’un faux ordre subverti, issu de la Révolution française. Malheureusement l’Ordre véritable est maintenant situé dans un lointain passé : « c’est l’état de stabilité d’une société constituée par des communautés naturelles équilibrées et hiérarchisées, unies par une civilisation sacrale et par l’identité de la foi, sous la protection d’un pouvoir politique légitime au service du bien commun, limité par le principe de subsidiarité et respectueux des lois naturelles et surnaturelles. »
La Révolution a détruit cet Ordre naturel, traditionnel et organique, pour lui substituer un système rationnel abstrait, pour établir le règne de l’Utopie. »


« Le premier axiome : « l’homme est naturellement bon, je crois l’avoir démontré » constitue la clef de voûte du système utopique révolutionnaire : l’affirmation de la bonté naturelle de l’homme est absolument nécessaire à ce système qui prétend réaliser le paradis sur terre ; si les hommes étaient naturellement méchants, une société parfaite deviendrait impossible et tout l’édifice s’effondrerait. Malheureusement cet axiome ne s’impose pas avec évidence à l’esprit puisqu’il est difficile de nier l’existence du mal dans le monde ; Rousseau ajoutera dans un corollaire : l’homme actuel est méchant dans la mesure où il a été corrompu par la société : « J’ai montré que tous les vices qu’on impute au cœur humain ne lui sont point naturels ». Ce qui entraîne une autre difficulté : comment la société, groupement d’hommes naturellement bons, peut-elle devenir mauvaise et corruptrice ? Il faut donc supposer une bonté seulement relative, susceptible de corruption, mais cela est insuffisant pour la pensée de Gauche car nous retombons alors dans l’impossibilité d’établir la cité idéale sur une telle base. Aldous Huxley s’est moqué avec esprit de ces contradictions : « Pourquoi les prêtres et les rois, qui, en tant qu’êtres humains, sont eux-mêmes naturellement raisonnables et, en conséquence, vertueux, ont-ils conspiré contre leurs semblables – et pourquoi leurs semblables raisonnables s’en sont-ils laissé imposer par ces corrupteurs astucieux ? – voilà ce qui n’a jamais été expliqué convenablement ». Mais Rousseau a négligé ces difficultés, et avec raison semble-t-il puisqu’elles ne gênent aucunement nos contemporains qui admettent, dans leur grande majorité, la responsabilité de la société dans les fautes commises par les hommes. L’essentiel était de nier le dogme du péché originel, contraire à la raison, et inacceptable pour les esprits éclairés du XVIIIe siècle ; négation qui sépare radicalement la Gauche de la Droite. Par une ironie du sort, la science, dont la Gauche aime à se prévaloir, n’accorde pas sa caution à cette opération. « La doctrine du Péché Originel, écrit encore Huxley, est, scientifiquement, plus proche des faits que la doctrine de la raison et de la vertu naturelles. Le Péché Originel, sous la forme de tendances anti-sociales héritées de nos ancêtres animaux, est un fait familier et observable. Primitivement, et à l’état de nature, les êtres humains n’étaient point, comme l’ont supposé les philosophes du XVIIIe siècle, sages et vertueux : ils étaient des singes ». Robert Ardrey, qui a dédié (ironiquement) un de ses livres à la mémoire de Jean-Jacques Rousseau, confirme ce jugement en se basant sur les données scientifiques les plus récentes : « Nous savons, écrit-il, que l’image rousseauiste d’un monde originel où l’homme solitaire était bon, aimable, sans besoins, sans animosité à l’endroit de son voisin, n’a jamais existé et n’existera jamais ». Pourtant Ardrey est obligé d’admettre que « ce qui est dramatique, ce n’est pas que Rousseau se soit trompé mais que deux siècles plus tard nous continuions de le faire ». Mais la fausseté d’une doctrine n’a jamais empêché sa diffusion parce que les hommes sont mus par leurs passions et non par la raison. »


« Nous avons vu que pour la Tradition le Pouvoir vient d’ « en haut », pour Rousseau il vient d’ « en bas ». L’auteur du Contrat Social n’est pas le premier penseur à déclarer que le pouvoir émane du peuple, mais il est le premier à le faire d’une façon absolue. Avant lui, si la chose avait été formulée par certains auteurs, c’était sous une forme purement académique qui ne remettait en cause ni le principe monarchique ni la légitimité des souverains héréditaires ; ses prédécesseurs, loins d’être républicains, étaient persuadés que la démocratie ne pouvait convenir à un grand État. Rousseau, au contraire, considère les rois comme des usurpateurs qui ont détourné à leur profit des pouvoirs qui leur avaient été confiés sous condition ; le véritable Souverain (avec majuscule) ne peut être que le Peuple et par conséquent « tout Gouvernement légitime est républicain ». Ayant constaté que le Peuple était toujours trahi par ses délégués, le « Citoyen de Genève » voudrait supprimer toute représentation : « J’aurais voulu naître, écrit-il, dans un pays où le souverain et le peuple ne puissent avoir qu’un seul et même intérêt, afin que tous les mouvements de la machine ne tendissent jamais qu’au bonheur commun ; ce qui ne pouvant se faire à moins que le peuple et le souverain ne soient une même personne, il s’ensuit que j’aurais voulu naître sous un Gouvernement démocratique, sagement tempéré ».
L’idéal de Rousseau n’est autre que la démocratie directe. Et que l’on n’aille pas objecter que sa véritable application soit impossible, l’admirateur des républiques antiques tient sa réponse toute prête : le peuple romain était un grand peuple or il n’éprouvait aucune difficulté à se réunir sur le Forum, et s’il fallait voir plus grand encore, on pourrait créer des fédérations de cités. Fait surprenant, Rousseau qui se pose au départ en défenseur de l’individu et de la liberté aboutit finalement à l’exaltation du plus grand nombre et du pouvoir contraignant de la masse ; bien que féru de littérature grecque et latine, il paraît ignorer la transformation toujours possible de la démocratie en tyrannie, ou bien il ne s’en soucie pas. Pierre Chaunu n’a pas manqué de relever cette contradiction : « Voyez Jean-Jacques Rousseau, au sommet des Lumières, aux propylées de la démocratie moderne. Rien de plus radicalement individualiste que le Contrat social. Or, le Contrat social, peut-être parce que l’hypothèse du départ est radicalement fausse, aboutit en pratique, à la justification de la plus absolue des tyrannies collectives. A nier l’existence d’une vraie dualité à la base, l’homme comme destin tragique unique et comme membre du grand corps collectif, d’un peuple (qui ne peut être que le Peuple de Dieu) on s’expose à subordonner l’individu à l’être de raison d’un peuple conçu aux dimensions gigantesques d’un monstrueux égoïsme individuel. Et voilà pourquoi Jean-Jacques Rousseau est, sans doute, le père lointain, le père putatif de toutes les dictatures de Gauche, de tous les systèmes idéocratiques ». Arrêtons-nous un instant sur cette notion de « dictature de gauche », qui est en fait la définition même du totalitarisme. Si Rousseau est considéré comme un des ancêtres du totalitarisme c’est parce que, en bon théoricien de gauche, il construit son État idéal sur deux données de base qui sont les conditions mêmes du système totalitaire : la masse et l’idéologie – ce qu’il appelle la religion de l’État. Mais il ne pouvait prévoir que les tyrannies du XXe siècle trouveraient la solution de son problème de la démocratie directe dans un grand État, solution qui réside dans l’incarnation directe du peuple en la personne du tyran. « Le souverain de Rousseau, écrit J.-L. Talmon, est l’extériorisation de la volonté générale (…) En conjuguant ce concept avec le principe de souveraineté populaire et d’expression directe du peuple, Rousseau donne le jour à la démocratie totalitaire (…) Ainsi naît la religion laïque moderne, non seulement en tant que système d’idées, mais sous l’espèce d’une foi ardente (…) Si l’on fait constamment appel au corps du peuple et non pas à un petit groupe de représentants, et que l’on pose en même temps l’unanimité en postulat, il devient impossible d’échapper à la dictature. (…) C’est ainsi que les Jacobins et les organisateurs des pétitions populaires, des journées révolutionnaires et autres formes d’expression directe de la volonté du peuple interpréteront Rousseau. Rousseau démontre clairement la relation étroite qui existe entre la souveraineté populaire poussée à l’extrême et le totalitarisme ».
Faire remonter le totalitarisme au « Citoyen de Genève » peut sans doute scandaliser ses admirateurs, il n’en demeure pas moins que ses disciples jacobins, une dizaine d’années après sa mort, vont instaurer le premier régime totalitaire. Et ni Robespierre, ni Saint-Just n’ont trahi la pensée du maître comme il ressort de l’analyse opérée par François Furet. « Sa pensée politique constitue bien par avance le cadre conceptuel de ce qui sera le jacobinisme et le langage révolutionnaire, à la fois par ses prémisses philosophiques (la réalisation de l’individuel à travers le politique), et dans la mesure où le caractère radical de la nouvelle conscience de l’action historique rejoint la rigueur d’une analyse théorique sur les conditions nécessaires à l’exercice de la souveraineté par le peuple lui-même ». George L. Mosse a remarqué que la dictature jacobine en instituant de grandes fêtes populaires, selon la recommandation de Rousseau, où la « volonté générale » se rendait un culte à soi-même, avait inauguré ce qu’il nomme la « nouvelle politique » basée sur la conception de la souveraineté populaire. « Ce concept de la souveraineté populaire, écrit Mosse, fut précisé par la « volonté générale », telle qu’elle est exprimée par Rousseau, et par la croyance que la nature de l’homme comme citoyen se réalise seulement lorsque tous les hommes agissent ensemble en tant que peuple constituée en assemblée. La volonté générale devint une religion séculière, le peuple se rendant un culte à lui-même, et la nouvelle politique chercha à guider et à organiser ce culte (…) À l’âge de l’expansion des masses, la nouvelle politique devint un moyen d’organiser les masses, de transformer une foule inorganisée en mouvement de masse ».
Les gens de gauche n’apprécient pas beaucoup de genre de considérations, non parce qu’elles portent atteinte à la mémoire de Rousseau dont ils se soucient assez peu, mais parce qu’elles mettent en évidence les relations entre la Gauche, la souveraineté populaire et le totalitarisme. Pourtant, même si le « despotisme » a pu exister autrefois chez certaines monarchies européennes, il est évident que le totalitarisme constitue un phénomène d’un ordre tout à fait différent et qu’il est né avec la Révolution française et le règne des masses. Dans cette optique, il n’est pas difficile de trouver chez Rousseau des passages assez effrayants. Celui-ci, par exemple : « Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative et transporter le moi dans l’unité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l’unité, et ne soit plus sensible que dans le tout ». Invoquant le Législateur, l’auteur du Contrat Social lui demande de changer la nature humaine, de transformer les individus, d’altérer la constitution de l’homme, d’ôter à l’homme ses forces propres pour lui en donner d’étrangères : « en sorte que si chaque Citoyen n’est rien, ne peut rien, que par tous les autres, et que la force acquise par le tout soit égale ou supérieure à la somme des forces naturelles de tous les individus, on peut dire que la législation est au plus haut point de perfection qu’elle puisse atteindre ».
Par conséquent la Gauche ne se contente pas de la bonté naturelle de l’homme, elle veut encore la parfaire, et Rousseau est le premier à parler de perfectibilité. En vue de cette fin, les moyens préconisés nous sont devenus familiers : prise en main de la jeunesse par l’État, propagande, destruction de la famille et des corps intermédiaires, institution d’une religion non pas d’État, c’est-à-dire associée, mais de l’État, autrement dit vouée à la glorification de l’État. Un tel système aboutit à l’absorption de la société civile par l’État, les individus atomisés sont livrés à la toute-puissance du Léviathan. Nicolas Berdiaev a résumé ainsi le système de Rousseau : « Toutes les unités organiques y étaient décomposées, la société humaine y était atomisée et la reconstitution de la société et de l’État était fonction d’une somme mécanique des atomes. Bien plus : l’homme même, cessant d’être une individualité organique, originale et à la destinée unique, devenait un atome. (…) L’identification de l’État et de la société qu’affirme la théorie du contrat social et de la souveraineté du peuple conduit à un despotisme total ».
C’est très précisément ce qui s’est produit en Russie soviétique. »


La Gauche étant une matrice du mondialisme, il est important de bien comprendre la réalité du clivage Gauche/Droite, qui ne s’est pas effacé contrairement à ce que beaucoup croient.

Table des matières :

Introduction

Première Partie – Les faits : évolution ou involution ?
Chapitre I : Les civilisations traditionnelles
Chapitre II : La Grèce – Rome – Le Christianisme
Chapitre III : Le Moyen Âge
Chapitre IV : La Renaissance – La Réforme – La Révolution puritaine
Chapitre V : Le « siècle des Lumières » – La Révolution française
Chapitre VI : Le règne de la bourgeoisie
Chapitre VII : L’ère des masses

Deuxième Partie – Écrivains et théoriciens
Chapitre I : De l’Antiquité aux Lumières
Chapitre II : Le siècle des Lumières
Chapitre III : Le dix-neuvième siècle
Chapitre IV : Le vingtième siècle

Troisième Partie – Une guerre de religion
Chapitre I : Les adversaires
Chapitre II : Les armes idéologiques

Conclusion

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